Un monde de relations

J’ai vu un monde où tout était vécu dans la relation…

agneau_de_Dieu

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En regardant les choses du monde dans lequel je me suis éveillé à la vie, je me suis aperçu que toutes étaient au service de la relation. Toutes disaient le monde de la relation ; ce monde spirituel d’échanges de personne à personne dans une logique de don. Dans la diversité des expériences et des rencontres se dessine un monde de relations qui imprègne toute chose. J’ai tâché ici de décrire les relations qui s’établissent au sein de l’humanité, puis celles que l’on peut nouer avec Dieu en Jésus-Christ et par Jésus-Christ, ensuite je parlerai du chemin qui nous mène vers la Civilisation de l’Amour, vers ce monde où de meilleures relations s’établissent entre les hommes. Et enfin, j’aborderai la manière dont l’univers matériel qui nous entoure entre dans ce mystère de relation.

Des relations au sein de l’humanité

Au sein de l’humanité, de nombreuses relations s’établissent entre ses membres. Elles sont diverses : des relations de familles, des relations de travail, des relations d’amitié, des relations fugaces avec des inconnus. Le monde des hommes est fait d’une grande richesse de modes de rencontres et de partages. Il nous est cependant apparu que derrière toutes ces relations se trouvaient deux manières fondamentales de se rencontrer, qu’elles se résumaient toutes en deux relations fondamentales : la conjugalité et la communication de vie. La relation père/mère-fils/fille au sein de la famille est la réalisation archétypale de la relation de communication de vie ; c’est pourquoi nous nommerons parfois la relation de communication de vie du nom de paternité/maternité-filiation, ou parfois pour simplifier juste de filiation. La relation d’amitié, quant à elle, est composée de deux relations de communication de vie réciproques. Ce sont ces relations de conjugalité, de filiation et d’amitié que nous allons tâcher de détailler dans cette partie.

Relation de conjugalité

Dans la relation de conjugalité, l’autre, qui est un sujet, est placé comme objet de nos facultés d’union. Celles-ci permettent le don sponsal réciproque de l’un à l’autre. La masculinité et la féminité s’attirent mutuellement pour s’unir, s’appellent pour se rejoindre. L’homme et la femme ont ainsi vocation à ne former qu’une seule chair, c’est-à-dire à partager leur existence, comme le signifie l’union des corps. Leurs deux âmes ont vocation par le mariage à s’unir par toutes leurs facultés pour que chaque chose soit vécue dans une union profonde ; on pourrait presque dire qu’ils sont appelés à ne former « qu’une seule âme ». Ils sont appelés à unir leurs deux intériorités dans une intériorité commune, sans qu’il y ait division ou confusion, en gardant leur extériorité propre et en vivant cela selon leur masculinité ou leur féminité. Du fait de cette intériorité commune, il est possible de dire que chacun est aussi le corps de l’autre. Ils ont ainsi vocation à révéler de deux manières le même mystère. Cela peut se voir par ce choix d’ordonner tout leur être à un même projet de vie et d’existence, par ce choix de partager leur lieu de résidence et de repos.

Il pourrait être intéressant de creuser comment la notion de conjugalité semble s’incarner dans la réalité de l’Église elle-même dans ses deux poumons oriental et occidental. Pour ce que j’en ai perçu, ces derniers semblent avoir des connotations qui réfèrent à des postures respectivement plutôt féminine et masculine, notamment dans leur liturgie et dans leur mode d’organisation. La liturgie orientale est fait de mouvements, de rondeurs et de va-et-vients, alors que la liturgie occidentale est plus linéaire. L’organisation orientale est diverse, faite de plusieurs Églises avec plusieurs patriarches et avec plusieurs rites, alors que l’organisation occidentale est très hiérarchisée dans une seule Église avec un seul rite autour de l’évêque de Rome. Il est curieux de constater que la difficulté pour les hommes et les femmes de vivre leurs relations de conjugalité semble avoir trouver une expression dans la brisure entre l’Orient et l’Occident. Ceux-ci n’arrivant pas à se situer dans leur altérité respective, et plus particulièrement dans la place de la voix du pape perçue comme une domination de l’Occident sur l’Orient alors même qu’il s’agit peut-être davantage d’un mode conjugal de vivre le charisme pontifical pour les deux Églises ; la voix ultime revenant à l’Occident du fait que c’est au masculin de représenter le couple dans la société. Cela ne vient pas d’une quelconque supériorité de l’un ou de l’autre, mais plutôt du mode de communication de chacun qui permet que le nom du mari signifie le couple tout entier alors que celui de la femme risque de faire oublier le mari. Ce constat est certainement dû au fait que l’on entre d’abord dans la connaissance d’une réalité par l’extérieur avant d’en atteindre l’intérieur, et correspond donc à la posture particulière du masculin et du féminin quant à l’extériorité et à l’intériorité dans leur rôle propre. On voit une expression de cette réalité dans la relation avec le Père du Ciel où nous utilisons un masculin pour désigner un amour qui contient la masculinité et la féminité ; cette dualité de l’Amour du Père ne nous échappe guère si nous avons suffisamment médité la réalité d’un couple humain. Utiliser le terme de Mère semble au contraire moins à même de révéler les deux modes de l’amour. Cela peut concrètement se voir dans le fait que lorsqu’un homme dit qu’il attend la naissance d’un enfant, il renvoie immédiatement à l’existence d’une femme ; alors que le contraire n’est pas vrai, du moins quant à la réalité d’un vécu conjugal avec un mari.

La relation de conjugalité ne peut être contractée qu’avec un seul autre être humain et dans une hétérogamie. De fait, la conjugalité étant l’union des facultés intérieures dans des extériorités différentes, elle nécessite la complémentarité des sexes. Le contraire conduit à une impossibilité de l’union des facultés intérieures (même s’il peut y avoir un partage de vie au sens de l’amitié) et à deux extériorités de même type qui ne peuvent donc révéler de deux manières le même mystère, et en montrer l’unité par l’union des corps.

La relation de conjugalité est donc un vis-à-vis d’union, quant à l’intériorité et dans la diversité des postures extérieures.

Relation de paternité/maternité-filiation

La source de l’existence d’un enfant n’est pas ses parents, mais est Dieu qui lui donne son âme spirituelle. Pour faire un enfant, il y a les parents et il y a Dieu. L’action conjugale des parents permet à la vie venue de Dieu de se déployer dans le monde.

L’enfant se place au milieu de la relation de conjugalité ; il est accueilli sur la terre parentale comme un autre dont la vie pourra se déployer grâce aux parents. C’est un amour trinitaire.

Les parents exercent leur paternité/maternité au nom de la paternité divine. Avoir divisé celle-ci en une forme masculine et féminine conjointe permet de bien signifier que la vraie paternité vient d’ailleurs, de plus haut, de Dieu. Cette dualité parentale fait signe vers une origine unique plus lointaine qui, du fait de la spiritualité de l’enfant, ne peut être que Dieu et que directe.

Il est à noter que l’enfant exerce aussi une relation de paternité envers ses parents : il leur révèle une vie qu’ils ignoraient et dont ils tirent des enseignements ; la relation est bien à double sens. Ne pas respecter cette paternité de l’enfant sur ses parents conduit tôt ou tard à ce que l’on appelle le meurtre du père, ou plus simplement à une crise d’adolescence, où pour se reconnaître existant personnellement l’enfant est obligé de détruire cette image d’une paternité qui décide de tout et de s’en émanciper.

La relation de communication de vie, dans sa réalisation archétypale de paternité/maternité-filiation, est donc un vis-à-vis de don de la vie (du parent vers l’enfant) qui n’exclut pas une relation réciproque.

Relation d’amitié

Dans l’amitié, on parle de communication de vie. Je donne à l’autre, par ma joie, mes paroles, mes gestes, etc, cette vie qui me vient de Dieu ; je favorise l’épanouissement de la vie en l’autre, et l’autre fait la même chose en retour. Or, donner la vie à l’autre est bien la même chose que ce qui se passe dans la relation de filiation. L’autre est placé à la même place que l’est l’enfant ; et, par mon agir, je lui communique la vie qui me vient d’au-delà de moi, je permets en l’autre un déploiement de vie. Et l’autre fait la même chose avec moi, ce qui donne une véritable réciprocité. La relation d’amitié est le composé de deux relations de paternité/maternité-filiation réciproques, de deux relations de communication de vie réciproques.

Il convient de discerner en quoi dans l’amitié l’un est le fils de l’autre, car on ne l’est jamais en tout, sauf envers Dieu. En fait, dans l’humanité, on est tous plus ou moins les pères, mères, fils, filles les uns des autres ; la question est juste de savoir en quoi pour ne pas faire de confusion. Je suis fils/fille de mes parents par leur étreinte, par l’accueil qu’ils m’ont fait, par l’éducation qu’ils m’ont donnée et par la responsabilité qu’ils ont exercée envers moi. Mais je suis aussi fils/fille de ces autres que je rencontre (ce professeur, cet ami, ce collègue, etc.). Un prêtre est père pour moi par les sacrements et les enseignements qu’il me donne. Mais je suis aussi un père pour ces personnes-là par la vie que je leur communique par mes prières, mes paroles, mes actes, etc.

Quand j’aide quelqu’un pour un projet, je lui communique quelque chose de moi ; et lui peut faire la même chose en retour ; nous nous enfantons l’un et l’autre pour déployer dans chacune de nos existences des potentialités de vie qui nous viennent l’un de l’autre. Et notre travail donne à des tiers personnes une vie, une réalité, qui se déploie dans leur existence. Et notre travail lui-même provient de ce qui nous a été donné par de nombreuses personnes ; ceux-ci exercent une paternité sur notre travail, et par là sur nous-mêmes qui sommes les porteurs du projet. Nous sommes bien jusque dans les relations professionnelles dans des relations de filiation, qui s’exercent sur des domaines variées : nous nous donnons les uns aux autres les conditions d’un déploiement de vie.

Considérer l’autre ainsi, en le situant dans la relation de filiation, permet d’éviter de le placer dans la relation de conjugalité, ce qui aurait pour conséquences de faire de son corps l’objet de mon désir – qui est alors adultère –, de ne pas le respecter pour ce qu’il est et d’avoir une emprise sur lui. De fait, la conjugalité conduit à une intériorité commune que je ne suis pas en droit d’attendre et de chercher dans la relation d’amitié. Cependant, la vie que l’autre me donne rejaillit dans mon être, et en particulier dans mes facultés d’union, ce qui crée une véritable communion entre les amis. Entrer dans cette logique nous rend alors beaucoup plus libres pour admirer l’appel à la conjugalité et à la fécondité de l’autre et à le voir dans une nuptialité mystérieuse, car on ne se place pas alors comme le destinataire de cette conjugalité, mais on la laisse pour cet autre auquel l’ami présent fait signe, et on ne fait que bénéficier de la vie qui jaillit de leur union.

Cela permet aussi de se situer à sa juste place dans les relations de paternité que les autres exercent envers nous : nous bénéficions de la vie qu’ils nous communiquent d’au-delà d’eux-mêmes dans une sorte de service envers nous où nous sommes fondamentalement à égalité, non pas quant à la vie que nous nous communiquons, mais quant à la réciprocité du don.

À bien y regarder, toutes les relations avec les autres êtres humains autre qu’un époux se trouvent vécues sur le mode de la communication de vie, sur le mode de la filiation. Un sourire donné, un renseignement fourni, un service rendu… Autant de choses pour favoriser un déploiement de vie sans qu’il y ait appel à une union des intériorités. Cependant, ces relations ne sont pas toujours réciproques, bien qu’elles aient vocation à l’être pour devenir de l’amitié.

On constate alors que ce qui est vécu dans la société est dans la continuité de ce qui est vécu dans la famille, et non en rupture : un enfant bénéficie d’un lieu favorisant un déploiement de vie, comme il est bénéficiera de plus en plus de la part des autres membres de la société ; et il apprend à donner en retour, à être progressivement dans une réciprocité avec ses parents, comme il le sera par la suite avec les autres membres de la société où il permettra des déploiements de vie.

Nous avons dit au sujet de la conjugalité que cette relation conduit à un partage d’intériorité entre deux êtres. Ainsi, toute relation de communication de vie se trouve imprégnée du mystère conjugale, elle en bénéficie. De la même manière que l’union des époux est la terre qui favorise la croissance de l’enfant ; de la même manière le mystère conjugale favorise le déploiement de vie dans toutes les relations établies avec des tiers. Le mystère conjugale se trouve au fondement de la spiritualité de nos activités en ce monde. L’activité conjugale permet de puiser à l’arbre de vie pour en répandre les fruits en ce monde : c’est ce qui se passe quand on fait un enfant, mais c’est aussi ce qui se passe chaque fois que l’on permet à la vie de se répandre en ce monde aux travers de nos multiples relations et activités. Nous verrons par la suite comment, en Dieu, nos facultés conjugales peuvent trouver un accomplissement même quand nous ne sommes pas mariés.

La relation d’amitié est un vis-à-vis de don réciproque de vie qui passe par deux relations de filiation.

Des relations avec Dieu en Jésus-Christ

Dieu n’est pas étranger à l’humanité. C’est une expérience commune depuis le début de l’humanité de s’adresser à Lui, de L’écouter, d’entrer dans une authentique relation d’amour avec Lui. Cherchons ici à approfondir un peu la manière dont nous entrons en relation avec Lui, dont nous nous situons devant Lui. Cherchons à voir comment Dieu s’inscrit dans ce qui fait notre humanité.

Relation avec Dieu

Créateur de toutes choses, Dieu nous parle à travers tous les êtres et donc à travers toutes les relations ; Il nous a aussi parlé en Jésus-Christ. Mais la question que l’on se pose ici est de trouver le lieu source par où Dieu nous parle, de trouver le fondement de son agir dans nos vies, de comprendre comment l’on peut parler de vis-à-vis avec le divin. On parle souvent de Dieu comme d’un Père et de nous comme des fils de Dieu ; il y a donc fort à parier qu’une relation de filiation s’installe entre Lui et nous. Mais est-ce tout ? Est-ce vraiment le lieu source ? Pour nous aider, nous allons regarder comment Dieu s’est incarné en ce monde en Jésus-Christ. Celui-ci est venu comme un fils : le Fils de dieu, le fils de Marie, le « fils de l’homme », comme il s’est défini lui-même. Il veut donc venir dans nos vies comme un fils : comme la vie venue d’au-delà de nous qui vient se déployer dans nos existences et qui vient nous placer à notre tour comme fils du Père. Nous sommes donc appelés à devenir chacun, dans notre petitesse, père et mère du Fils de Dieu. On cherche souvent Dieu en regardant le ciel. Mais si Dieu vient à nous comme un fils, cela demande donc de le chercher aussi et avant tout en regardant la terre, à nos pieds, au fond de notre âme, là où Il nous apparaît comme source de notre existence. Et de cette source jaillit une eau qui traverse le monde dans toutes ses dimensions et nous plonge dans cet infini de Dieu que nous cherchons en levant les yeux au ciel. Se mettre à genoux devant Dieu, c’est donc se rapprocher assoiffé de cette source qui se trouve dans la terre, dans les profondeurs du réel, pour y boire l’eau vive en embrassant les pieds de Jésus et pour communier à sa chair dans le contact avec son immense Croix. Dieu vient donc naître au fond de notre âme comme viendrait naître un petit enfant ; mais ce petit enfant nous plonge dans un infini qui nous dépasse complètement.

Pour résumer ceci, Dieu le Père nous envoie la vie divine (son Fils) et est donc notre père, nous sommes fils/filles du Père ; mais c’est à nous de permettre à cette vie divine (ce Fils) de se déployer dans nos vies et dans le monde pour être vraiment ses fils/filles, nous sommes donc pères/mères du Fils.

On dit aussi que Dieu a épousé l’humanité en Jésus-Christ, que nous sommes épousés par le Christ. Cela signifie-t-il que Jésus-Christ se place dans la relation de conjugalité ? Cela pose tout de suite le problème de la mono-hétérogamie inhérente à la nature humaine qu’a le Christ, et celui du côté blasphématoire de songer à son corps en terme d’union charnelle, ne serait-ce que dans le désir. La chair du Christ, vu en tant que Personne du Fils, ne peut être directement l’objet de nos facultés d’union conjugale du fait de l’immensité qui sépare Dieu de sa créature. Il en est ainsi pour la Vierge Marie : la tradition la place comme épouse de l’Esprit-Saint, et non du Christ. De la même manière que pour celle-ci, mais pour nous tous, depuis la chair du Christ placée au cœur de nos vies, à l’endroit de la filiation, la spiritualité et la divinité du Christ peuvent se répandre dans toutes les dimensions de notre existence et du monde. Ce qui fait que nos facultés de conjugalité se trouvent remplies et comblées par cette spiritualité et cette divinité. Or la spiritualité du Christ est l’Esprit-Saint. L’époux de nos âmes est donc l’Esprit-Saint ; pour Lui, le problème de la mono-hétérogamie ne se pose pas, car sa Personne ne porte pas la nature humaine. Il ne s’agit pas de considérer qu’étant époux de l’Esprit-Saint nous aurions la dimension de l’Esprit-Saint ; nous avons, en fait, la dimension de cette petite part de l’Esprit-Saint qui nous est réservée comme vocation propre ; et à partir de là, nous rejoignons tout l’Esprit-Saint, ce qui se fait notamment grâce au autres créatures, unies à Lui, qui toutes ensemble reflètent la dimension totale de l’Esprit-Saint. Et, plongés dans un étrange vis-à-vis d’amour, notre âme unie avec Lui devient comme une petite coupe, un petit graal, où nous pouvons accueillir le Christ comme un fils pour l’élever vers le Père, où nous pouvons placer toute personne rencontrée pour lui communiquer par nos paroles et par nos gestes la vie-même de Dieu dans une extériorité souvent fort ordinaire, mais dans une intériorité hautement sacerdotale. Cela fait partie de ce que l’on appelle le sacerdoce commun des fidèles.

On retrouve là la vocation des personnes consacrées à Dieu qui montre que Dieu vient combler nos cœurs, non pas comme un époux humain, mais comme un Dieu qui naît au fond de nos âmes et nous remplit de sa joie jusque dans nos facultés conjugales par l’Esprit-Saint.

Le fait que Jésus-Christ se situe dans la relation de filiation laisse également la place au mariage dans la vie chrétienne : Jésus-Christ n’est pas le concurrent de mon époux, mais est celui qui se place au fondement et au cœur de mon couple pour y déployer sa vie, son amour et son Esprit-Saint. Et je peux rejoindre l’Esprit-Saint, mon époux, au travers de mon époux humain qui est rempli (ou à vocation à l’être) de l’Esprit-Saint. L’acte conjugal des époux devient alors un acte hautement sacerdotal, qui signifie pleinement les épousailles avec l’Esprit-Saint et qui réalise activement l’élévation de la chair du Fils de l’Homme depuis les profondeurs du réel, où est plantée la Croix du Christ, jusque vers le Père du Ciel dans un jaillissement de la vie divine qui se répand alors dans notre monde.

Pour résumer, nous dirons que notre âme entre dans la Trinité comme père/mère du Fils, fils/fille du Père et époux/épouse de l’Esprit-Saint.1 Nous retrouvons ici les titres donnés à la Vierge Marie qui a vécu ces réalités de manière éminente et qui est en fait le modèle immense de toute vie chrétienne.

Quant à avant l’Incarnation ou pour ceux qui ne sont pas chrétiens, nous pouvons dire que l’humanité vivait déjà ces trois dimensions de la relation à Dieu, mais en tant que créature et non en étant entrée dans la vie même de Dieu. Dieu est à l’origine de nos vies et de nos existences (un père) ; Dieu nous sollicite pour répandre son œuvre et la vie dans le monde (un fils) ; et Dieu nous accompagne et nous comble par ses dons et sa grâce (un époux). L’aspect trinitaire était bien présent, mais nous ne pouvions pas savoir qu’il s’agissait du nom même de Dieu et que chaque dimension avait pour fondement une Personne divine. Nous n’avions également d’autre possibilité pour vivre ces réalités que de passer par les créatures (un époux/une épouse, des parents, des enfants et des amis), alors que désormais nous pouvons aller directement au Créateur au travers du Christ qui nous fait vivre ces réalités en les plongeant dans la vie divine.

L’humanité de Jésus-Christ

Se pose maintenant la question de la manière dont Jésus-Christ, Dieu fait homme, vit les relations de conjugalité et de filiation. Pour ne pas se tromper, il convient de considérer que Jésus-Christ est Dieu lui-même, qu’en tant qu’être il est toute la Trinité, et qu’en tant que personne il est le Fils ; car c’est cette Personne qui porte la nature humaine et est donc le sujet des relations humaines du Christ. Il convient de voir que le fondement et l’origine de l’humanité du Christ est le Fils, que son accomplissement et son modèle à réaliser est le Père et que ce qui forme son intériorité et ses actions extérieures est l’Esprit-Saint. L’âme humaine du Christ est bien portée par le Fils qui est son « je », mais les deux autres Personnes ont aussi leur part dans le déploiement de son humanité qui est appelée à grandir du Fils vers le Père dans l’Esprit-Saint. Nous découvrons ici les trois fonctions personnalisantes de tout être humain qui pour chacun de nous sont vécues par notre seule et unique personne. Elles sont personnalisantes dans le sens où ce sont les fonctions qui permettent à notre dignité de personne, inhérente à notre nature, de se déployer dans notre existence ; elles personnalisent non pas notre être qui l’est par nature, mais notre vécu. Elles permettent d’exprimer l’unicité de chacun, et fondent par là l’authenticité de toute vie communautaire. On nommera la personne vue sous l’angle de chacune de ces fonctions personnalisantes : la personne-source, la personne-modèle et la personne-action. Nous allons de ce que nous sommes vers ce que nous sommes par ce que nous sommes. Et nous pouvons ainsi recevoir des autres ce que nous ne sommes pas, et leur donner ce qu’ils ne sont pas. Pour nous, tout est vécu par la même personne. Mais pour le Christ, Homme Total, Dieu en Trois Personnes fait chair, ces fonctions sont réparties entre les Personnes divines : il est le Fils, il devient (et donc manifeste) le Père et il agit par l’Esprit-Saint. Ils nous faut ainsi considérer que les relations humaines du Christ sont plongées et vécues au sein même de la divinité dans son aspect trinitaire.

Pour mémoire, dans la Trinité, il y a le Père et le Fils unis totalement dans un éternel engendrement ; il y a aussi l’Esprit-Saint qui est cet amour échangé entre le Père et le Fils comme une surabondance d’amour.

La conjugalité, la relation d’union au sens humain, est donc vécue par l’humanité du Christ envers le Père. La placer envers une toute autre personne serait aberrant du fait que le Christ ne fait que révéler le Père et est tout orienté vers Lui.

Comme on l’a dit, Jésus-Christ se place comme fils de toutes les âmes humaines, et plus particulièrement de Marie et aussi de Joseph ; et donc, à travers elles, il se place comme fils du Père. Cela n’est pas en contradiction avec ce qui a été dit quant à la conjugalité également orientée vers le Père, mais permet au contraire de refléter davantage dans son humanité ce qu’est l’engendrement éternel du Fils par le Père. Et vu que la relation de paternité n’est autre que la communication d’un modèle à réaliser, il est normal que la relation de filiation du Christ se fasse envers la personne-modèle du Père, et uniquement ultimement envers elle, car le Fils ne dit que le Père.

Reste à savoir de quelle manière Jésus se situe comme père pour pouvoir pleinement réaliser sa nature humaine. Les relations au sein de la Trinité permettent de comprendre que sa paternité est orientée vers la Personne de l’Esprit-Saint qui se répand dans le monde par l’humanité du Christ. Mais le Fils est-il ainsi le père de nos âmes qui reçoivent l’Esprit-Saint par le Christ ? La réponse est non, car la paternité humaine nous place comme fils non pas de la personne-source de la relation de paternité, mais de la personne-modèle de cette personne-source. Pour nous autres, c’est la même et unique personne, mais pour le Christ la personne-modèle est le Père. La paternité spirituelle du Christ, en nous donnant l’Esprit-Saint, nous pose donc comme fils du Père.

Il y a donc ceci d’étrange dans le Christ que notre regard posé sur lui nous plonge en même temps vers le Fils dans les profondeurs où Il est descendu et vers le Père dans les hauteurs où Il est installé. Ces deux relations de paternité et de filiation envers le Christ orientées vers les Personnes du Fils et du Père nous placent comme ami du Christ, au sens décrit plus haut de communication réciproque de vie, mais d’une manière fort différente de ce que nous vivons habituellement entre nous. De fait, nous ne pouvons y voir l’égalité ordinaire avec un autre être humain, car nous sommes pris dans cette relation intime du Père avec le Fils qui nous plonge dans une dimension verticale qui nous dépasse infiniment. Et notre action de donner la vie au Christ n’est finalement que celle de permettre le passage de la vie du Fils vers le Père dans une sorte d’élévation de la chair du Christ de sa personne-source à sa personne-modèle.

Il faut enfin remarquer que ce que le Christ vient déposer dans nos âmes par la relation de paternité est sa personne-action, à savoir l’Esprit-Saint. Or, l’union de deux personnes-action n’est autre que ce que l’on appelle la relation de conjugalité où deux êtres décident d’unir leur intériorité dans des actions conjointes. Nous sommes donc les époux du Christ quant à sa personne-action qu’est l’Esprit-Saint. Nous ne sommes pas directement les époux du Christ tout entier, car sinon nous aurions sa dimension. Mais nous sommes directement les époux de cette petite partie de lui-même, de cette petite partie de son Esprit-Saint, qui nous est réservée comme vis-à-vis d’amour pour notre âme et qui correspond au mystère de Dieu que nous sommes appelés à révéler par nos vies. Et à partir de là, nous rejoignons le Christ tout entier dans toute sa dimension, ce qui se fait notamment grâce aux autres créatures unies à Lui appelées à révéler ensemble le Christ Total. Le Christ est donc bien l’époux de l’humanité.

Le sacerdoce

Au cœur de la relation avec Dieu se trouve la dimension sacerdotale que le Christ nous donne en partage. Regardons de plus près de quoi il s’agit. II convient avant toute chose de distinguer dans le sacerdoce deux dimensions : la dimension de glorification de Dieu et la dimension de sanctification du monde.

Dans sa dimension de glorification, nous avons dit, en parlant de la relation à Dieu, que le sacerdoce consistait dans les épousailles avec l’Esprit-Saint qui permettait de faire jaillir la vie divine dans le monde et d’élever la chair du Christ du Fils vers le Père. C’est un sacerdoce intérieur commun et universel pour tous les baptisés, pour les hommes et pour les femmes, qui l’expriment chacun d’une manière conjointe et partagée selon leur masculinité ou leur féminité. Ce sacerdoce intérieur ouvre sur un sacerdoce extérieur commun qui consiste dans les actes posés dans l’ordinaire de la vie pour faire vivre ce sacerdoce intérieur.

Le sacerdoce ministériel sert de médiation pour la dimension de sanctification du monde et cette fonction lui est propre. Les personnes ordonnées font figure de Christ-prêtre pour les fidèles afin de les amener à Dieu ; ils reprennent les prières et les vies des fidèles, par et au nom du Christ, et les amènent à Dieu. Cependant, ce sacerdoce dans sa dimension de glorification de Dieu et non de sanctification du monde n’est autre qu’une expression extérieure particulière du sacerdoce intérieur décrit ci-dessus. Lors d’une ordination, l’âme de la personne est marquée définitivement quant à son rapport à l’extériorité pour exprimer et réaliser par des gestes particuliers le sacerdoce intérieur dans une posture extérieure qui n’est d’ordinaire qu’intérieure. De ce point de vue-là, le prêtre, l’évêque et le diacre sont donc là pour signifier extérieurement ce que nous sommes tous appelés à vivre intérieurement. Ils sont marqués dans leur être pour adopter une posture extérieure d’évêque, de prêtre ou de diacre. Ils sont les sacrements de ce que nous vivons tous intérieurement. Ainsi, le sacerdoce ministériel contient la dimension de sanctification, qui lui est propre, et la dimension de glorification, qui est partagée avec tous les baptisés même si elle s’exprime différemment. Tant que l’on est sur la Terre, ces deux dimensions se trouvent conjointes : toute acte chrétien a besoin de la médiation du prêtre pour être plongé en Dieu, mais une fois en Dieu il n’a pas besoin du prêtre pour être vécu dans les relations trinitaires. Et une fois au Ciel, la dimension de sanctification est toujours visible mais n’a plus besoin d’être utilisée vu que tout est entré dans la vie divine. On peut donc affirmer que tous possèdent la plénitude du sacerdoce du Ciel.

Il serait intéressant de préciser en quoi le rapport particulier et différent que l’homme et la femme entretiennent chacun avec l’extériorité réserve le sacerdoce ministériel aux hommes et rend toute tentative d’ordination féminine inefficace. On peut déjà noter que malgré une intériorité commune, l’homme se place comme gardien du monde extérieur et la femme comme gardienne du monde intérieure. Cela se voit d’une manière extrêmement visible quand un couple est en train de vivre une grossesse et que l’enfant présent au couple est gardé par la femme dans son intérieur et par l’homme dans son extérieur. Les termes « extérieur » et « intérieur » ne désignent pas ici d’un côté le monde matériel et de l’autre le monde spirituel ; mais il désigne un extérieur et un intérieur au sein du monde matériel et au sein du monde spirituel. Au sein du monde matériel, l’extérieur est le corps alors que l’intérieur est l’affectivité ; au sein du monde spirituel, l’extérieur est le lieu de la donation de vie alors que l’intérieur est le lieu de l’union ; mais aussi, encore plus fondamentalement si l’on considère que les êtres spirituels sont des vies qui se donnent, l’extérieur est l’aspect du don, alors que l’intérieur est l’aspect de la vie. Le sacerdoce ministériel exprime dans l’extériorité l’action de Dieu et convient donc aux hommes. On peut se poser des questions similaires sur le fait que Dieu se soit incarné en Jésus comme un homme. En Jésus, la masculinité et la féminité sont unis ; mais l’union de la masculinité et de la féminité tout en contenant ces deux aspects se laisse voir par la masculinité qui est liée à l’extériorité. Notons également que sous un autre rapport l’homme signifie davantage le Père et la femme l’Esprit-Saint et que la fonction de prêtre rend davantage visible la Paternité de Dieu.

Par ailleurs, il convient de distinguer les sacrements des grâces qui leurs sont associés. La grande différence entre les deux est que l’on ne bénéficie des premiers que ponctuellement, alors que les secondes peuvent atteindre les âmes continuellement. L’usage des sacrements est nécessaire comme choix objectif de recevoir les grâces de Dieu dans le cas où l’on est conscient de l’efficacité de ceux-ci et que l’on est en mesure de les recevoir. Cependant, l’accueil intérieur des grâces est en soi suffisant dans les cas où il y a un manque de conscience ou de possibilités d’accès aux sacrements. On peut ajouter que l’usage de ces derniers, en plus de leur efficacité propre, contribue à ce travail de tout chrétien de se placer au cœur de la division entre les mondes intérieur et extérieur pour retrouver l’unité perdue sur ce point.

Il faut remarquer aussi qu’aucun sacerdoce n’est à sens unique et que tous expriment leur sacerdoce intérieur selon le mystère et le charisme qu’ils doivent révéler. Nous entrons alors dans un enfantement réciproque qui rejoint ce que nous avons dit ailleurs sur l’amitié, où chacun est finalement le père de l’autre. Comme on l’a dit, les grâces de sanctification circulent bien au final par le prêtre, mais la réalité de la glorification n’a pas besoin de cette médiation : le prêtre nous plonge en Dieu par les sacrements, mais une fois en Dieu nous n’avons pas besoin de lui pour vivre les relations avec Dieu et pour exprimer ce que nous avons à exprimer de Dieu. Une âme sacerdotale qui penserait intérieurement que son sacerdoce est à un seul sens se placerait en fait à la place de Dieu le Père qui seul exerce une paternité sans retour ; il se prendrait pour Dieu et ne respecterait pas l’Esprit-Saint, qui lui parle par les paroles et les gestes de ceux qu’il rencontre, et qui cherche par là à se répandre dans son âme. La vocation au sacerdoce est certainement la plus belle chose qui puisse arriver à un homme, quant à sa vie extérieure, sur cette terre ; mais c’est aussi certainement la chose la plus dangereuse qui soit, et que l’on ne peut accueillir des mains de Dieu qu’en tremblant, quand on sait les possibilités de l’orgueil que l’on est en mesure d’y déployer. À l’inverse, celui qui se situerait uniquement comme fils, dans une relation à un seul sens, placerait l’autre comme un dieu dans sa subjectivité, c’est-à-dire comme une personne-modèle totale ; alors que cette personne ne correspond pas à lui-même et n’est pas ce qu’il est appelé à être. Ils serait en fait dans cette fausse humilité où l’on veut devenir un jour comme celui que l’on admire et se placer alors, dans une émancipation du père, comme père soi-même à la manière dont on imagine la paternité de celui que l’on a admiré, ce qui conduit en fait à se prendre à son tour soi-même pour Dieu. La véritable manière de se situer comme fils est de se considérer comme fils de tous et de Dieu, et de trouver, dans l’écho que l’universalité du monde répand dans notre âme, notre unité particulière que nous sommes seul à exprimer au sein de l’humanité, et qui est donc notre vocation propre et ce que nous pouvons offrir de plus beau à ceux que nous rencontrons, ce qui nous place alors dans notre véritable paternité et dans l’authenticité de notre posture d’homme catholique, d’homme universel.

Au-delà du fait que le sacerdoce ministériel serve de médiation quant aux grâces de sanctification, l’égalité intérieure quant à la vocation sacerdotale du Ciel n’enlève rien à la nécessité d’exprimer dans l’extériorité un certain respect envers ceux qui portent le sacerdoce ministériel, car cela permet d’y exprimer visiblement ce respect intérieur que nous avons envers le charisme de chacun. Le père commun, le saint-père, l’évêque de Rome, a droit en particulier à un immense respect du fait du charisme d’infaillibilité et de service de l’unité qu’il exprime pour l’Église universelle. La manière dont nous nous situons devant lui reflète de manière éminente la façon dont chacun de nous exprimera tour à tour dans le Royaume son charisme particulier pour toute l’Église universelle afin d’y répandre la réalité particulière de Dieu qu’il a vocation à révéler, ce qui le place alors comme une sorte de petit père commun ou de petit pape. La question qui se pose aujourd’hui pour chacun dans l’extériorité de notre monde est de savoir discerner ce qu’est le charisme de ceux que nous rencontrons ou que nous écoutons et d’obéir à ce charisme à travers lequel l’Esprit-Saint lui-même s’exprime sans aller au-delà ou en-deçà de ce qu’est véritablement ce charisme, car nous ne devons obéir au final qu’à Dieu seul.

Vers la Civilisation de l’Amour

Guidé par le Dieu d’Amour, notre monde est en attente d’un avènement : celui d’un monde nouveau en germe depuis l’Incarnation et qui doit éclater un jour pour révéler au monde la splendeur du Dieu Relation au travers d’une humanité rénovée et restaurée. Le mystère de cette Civilisation de l’Amour est le secret de saint Joseph. Nous allons donc nous intéresser à lui dans un premier temps, avant de décrire davantage comment adviendra ce monde nouveau.

Saint-Joseph

La première question, quant à saint Joseph, est celle de la raison du choix de la virginité pour Marie et Joseph. La raison souvent avancée est de dire que l’enfantement du Christ par un acte conjugal humain voilerait l’origine divine de Jésus. Cependant, il suffit de regarder n’importe quel enfant accompagné de ses parents pour voir que ces derniers ne voilent en rien la paternité directe de Dieu quant à la création de son âme spirituelle et le situe en fait pleinement dans une filiation divine ; ce qui est renforcé par le constat de la dualité parentale qui fait signe vers une origine autre qui permet l’unité et qui est Dieu lui-même. L’absence de dualité apparente pour Jésus aurait même plutôt pour conséquence de voiler l’origine divine, car la question de l’unité de l’origine quant à l’engendrement ne se pose plus. Cela risque de placer Marie comme mère au sens de la Paternité divine, qui est totale, et non comme mère au sens humain de la maternité, qui laisse toute la place grâce au vis-à-vis paternel à une origine plus lointaine qui la dépasse. La raison de la virginité doit plutôt être cherchée dans la réalité nouvelle que constituent les épousailles avec l’Esprit-Saint qu’est appelé à vivre tout chrétien et qui permet de faire jaillir la vie divine en ce monde. Ces épousailles ont été vécues par Marie et par Joseph, à leur manière propre, et ont permis l’irruption et la croissance du Fils de Dieu dans notre réalité. Ils avaient donc mission de signifier pleinement ces épousailles.

On peut également se poser la question de la raison de l’effacement de saint Joseph avant la vie publique de Jésus. On affirme parfois que cela est dû à la confusion qui serait apparue quant à savoir qui est ce Père dont parle Jésus. À la suite de ce qui a été dit plus haut et du fait de la clarté de Jésus quant à l’affirmation de sa propre divinité, cette supposition ne semble pas tenir la route. D’autant que l’absence de saint Joseph rend encore plus ambiguë la relation de Jésus avec un père qui est au Ciel, que l’on peut parfois prendre dans nos représentations intérieures personnelles pour saint Joseph lui-même, ou tout au moins pour un Père à l’image d’un saint Joseph solitaire, ce qui est une erreur. La raison de cet effacement serait plutôt à chercher dans la nécessité de rentrer d’abord dans l’intériorisation du mystère chrétien, dont Marie est la porte d’entrée privilégiée, car la féminité reflète plus particulièrement le monde intérieur. La présence de Joseph aurait pu conduire à une vision trop extérieure du Royaume, du fait du rôle de la masculinité de refléter davantage le monde extérieur. Ce fut d’ailleurs la tentation récurrente des apôtres. Cette extériorisation du Royaume ne devait arriver que dans un second temps, après être entrés dans son intériorisation par Marie.

La Civilisation de l’Amour

Sur ce point, on peut constater que cette extériorisation n’a somme toute, et malgré toutes les tentatives, jamais eu lieu. On peut constater une vraie rupture entre le monde intérieur, gagné depuis longtemps au christianisme par la Croix de notre Seigneur, et le monde extérieur, qui a pu peut-être se dire chrétien dans une partie restreinte et dans un temps donné, mais qui n’a jamais vraiment réalisé les promesses du christianisme d’un monde de paix et d’amour. Et cette rupture semble même s’aggraver progressivement au fil des siècles. La question qui se pose est de savoir s’il y aura un renversement du monde quant à son rapport à l’extériorité ou non. Elle est de savoir si le Royaume y trouvera une réalisation progressive, non pas à la manière d’une citadelle imprenable telle que cela a pu être pensé par le passé, mais comme un ferment dans la pâte où les chrétiens seront comme les étoiles dans la voûte céleste du monde. Et où ils répandront la lumière et la joie du Christ en tout lieu dans une réalisation du mystère chrétien par en-dessous, comme serviteurs et amis de leurs frères en humanité, puisant à la Croix du Christ les forces nécessaires à l’œuvre de rédemption du monde extérieur dans toutes ses dimensions. À mon avis, cet avènement de ce qui a pu être prophétisé sous le nom de Civilisation de l’Amour sera la réalisation de cette demande de Dieu lui-même faite à ses créatures de réparer le monde, de l’achever, de l’amener à sa perfection, pour qu’Il puisse en prendre possession, quand tous les siècles auront été consommés, par l’illumination de sa gloire. Dans une telle entreprise, saint Joseph semble tout désigné pour en assumer la paternité, car il nous révèle la manière de nous situer humblement dans un labeur ordinaire au service de nos frères et de notre Dieu et d’y vivre de manière cachée mais réelle les réalités surnaturelles.

Je ne suis pas de ceux qui croient en des évènements cosmiques violents dans l’extériorité du monde tels que peut parfois le suggérer le livre de l’Apocalypse. Laissons ces ruptures violentes pour le monde intérieur où de telles choses arrivent réellement : pensons au « oui » de Marie, à la Croix du Christ, à la Pentecôte, etc. Mais, pour le monde extérieur, ces réalités intérieures ne jaillissent que lentement, progressivement et par des moyens à hauteur d’homme ; cela se fait parfois dans des climats de violences et de guerres, mais ces climats restent pour les chrétiens des lieux ordinaires d’exercice de l’humilité et de la charité, et où les formes extraordinaires ne semblent pas à mon sens devoir être recherchées, même si elles peuvent parfois être présentes.

Je ne suis pas non plus de ceux qui croient en l’avènement de je ne sais quelle(s) figure(s) christique(s) qui par sa(leur) puissance arriverait à changer le monde. Cela ne correspond pas à la logique de Dieu, à l’essence même du christianisme. Je crois par contre au témoignage chrétien de personne à personne, je crois à la propagation de l’Évangile par une joie et un amour qui transparaissent entre et autour des chrétiens et qui donnent aux autres le goût de Dieu. Je crois en la possibilité de vivre surnaturellement les réalités ordinaires au travers même de nos imperfections pour apporter sa goutte d’eau à la transformation du monde. Et je crois que la question n’est pas de savoir si nous devons changer le monde ni de savoir si nous allons y arriver, mais de savoir quelle part nous voulons y prendre, quelle est donc cette vocation qui nous est propre, dans cette rédemption qui ne peut qu’advenir car la victoire a été acquise par le Christ dans les profondeurs du monde.

On peut se demander comment ce basculement aura lieu : il est clair que Satan a déjà été rejeté, dans l’intériorité du monde, de la place qu’il avait usurpé de Prince de ce monde par l’irruption du Christ et par sa victoire sur la Croix ; mais il semble cependant que Satan ait gardé jusque-là cette place de Prince de ce monde dans l’extériorité du monde. Son rejet de ce lieu, qui conduirait à l’effondrement progressif et définitif de son empire décapité, ne peut avoir lieu, à mon sens, que par une sorte de martyr de l’Église. Un martyr qui sera peut-être sournois et assez pacifique, mais qui semble réellement prophétisé pour que dans l’imitation de son Seigneur sur la Croix s’opère le transpercement du Cœur du Christ d’où jailliront l’eau et le sang dans une sorte de véritable nouvelle Pentecôte qui amènera à un renouvellement de cette même Église. Celle-ci retrouvera alors sa jeunesse et son amour, et cela conduira à la transformation lente et progressive du monde extérieur. Cet évènement sera similaire à une sorte de deuxième résurrection, qui ne sera en fait que l’émergence dans les réalités temporelles de la résurrection du Christ lui-même.

Des relations avec le monde matériel

Après avoir regardé les relations entre les hommes et avec Dieu et le projet de Dieu sur l’humanité, il est judicieux de s’intéresser aux relations qui s’établissent avec le reste du monde matériel pour ne pas laisser de côté ces nombreuses réalités que nous côtoyons jours après jours, et qui permettent justement de donner consistance à toutes ces relations, d’en exprimer toute la poésie.

Les relations qui apparaissent comme fondamentales dans notre rapport au monde qui nous entoure sont les relations de propriété, les relations de possession. Elles sont essentielles à l’humanité, mais elles posent des questions. Quand nous regardons une personne portant un vêtement, notre connaissance de la personne, en tant que substance à rencontrer, est-elle gênée, amoindrie, par le vêtement qui nous voile le corps ? Ou au contraire le port de ce vêtement, quand il est ajusté, ne serait-il pas un moyen de révéler davantage la personne ? Et dans ce cas, comment ? Par ailleurs, quand nous fixons un tabernacle fermé, cherchant la présence de l’Être aimé, notre regard ne se heurte-t-il pas inexorablement contre la cruelle porte qui nous cache le Corps de notre Seigneur ? Et ne sommes-nous pas finalement contraints de ne pas pouvoir atteindre notre Dieu dans l’extériorité de ce monde et de devoir nous contenter de nous plonger dans l’intériorité où Il est bien présent assurément ? La réponse, bien sûr, est que ces objets ne cachent pas la substance des ces personnes que nous voulons connaître. Il se trouve, selon le constat de mon expérience, que notre intelligence est capable de remonter la relation de propriété ; cette relation est un lien spirituel qui lie la substance matériel de l’objet possédé à la substance spirituelle de l’être humain possédant. Celui-ci porte et spiritualise la matière qu’il possède, non pas comme il le fait avec son corps en l’informant directement, mais par un lien spirituel qui se crée via la relation de propriété, et qui donne ainsi une dimension spirituelle à de la matière qui ne l’a pas par elle-même. Le mode de connaissance par les objets possédés est moindre que le contact avec le corps, mais permet réellement de se mettre en présence de l’être ainsi connu et de communiquer certains biens spirituels à la mesure de l’objet servant au lien. On peut penser à ce qui peut être éprouvé à la lecture d’une lettre d’un être cher ; ou à ce que ressent un enfant quand il se sent protégé, en sécurité, dans la maison parentale où toute la matérialité le ramène à un contact de présence réelle et spirituelle avec ses parents. On peut aussi songer à ce que semble parfois exprimer des animaux rencontrés qui semblent soudain dépasser leur simple animalité et signifier des choses hautement spirituelles.

Dans la logique de ce qui est dit ici, il se peut que notre monde soit en fait bien plus merveilleux que ce que nous y voyons habituellement. Il se peut qu’une simple maison, un simple objet, un simple arbre ou animal, nous plonge en fait dans une relation directe avec un autre être humain. Il se peut donc que notre monde ne soit en fait qu’un monde de relation, un monde où il n’est rien, selon la vocation des hommes à être les gardiens du monde entier, qui ne soit au service des relations interpersonnelles. Et il se peut donc que toutes les réalités du monde trouvent leur place dans l’éternité.

La question légèrement angoissante qui se pose alors, c’est de savoir comment, en regardant les objets que l’on possède soi-même, l’on peut ne pas être plongé dans la contemplation de son propre moi. Il n’y a en fait qu’une seule issue à cette question : c’est la conjugalité. Seule la conjugalité permet de voir dans les objets possédés l’être aimé et conjoint qui est son époux ou épouse, et qui est ultimement l’Esprit-Saint, et non soi-même. Tant que l’on est enfant, la présence des parents chez qui l’on habite suffit à éviter de s’auto-contempler, même si l’on n’a pas conscience de sa propre dimension conjugale ; mais il arrive un jour où cette conjugalité doit s’exprimer, et être vécue maritalement ou virginalement. On se trouve dès lors plongé dans cette responsabilité qu’ont les époux de spiritualiser ensemble une même terre, une même maison, une même réalité, une même église domestique, de lui donner son aspect humain, chaleureux et accueillant, et de former ainsi ce que l’on appelait au sens ancien une Maison.

En fait, le lien spirituel qui s’établit par la relation de propriété est visiblement plus grand qu’un simple lien de connaissance ; et il semble ouvrir sur l’irruption d’une finalité spirituelle dans le monde matériel, une finalité venant de la vocation du couple à refléter un mystère de Dieu particulier, une finalité qui est peut-être à même de guider mystérieusement cette matière vers une réalisation plus noble que ce qu’elle était par elle-même. En particulier, nous sommes responsables de l’influence sous laquelle nous plaçons la partie du monde qui nous est confiée : l’ouvrons-nous à l’action de nos anges gardiens et de l’Esprit-Saint pour qu’ils y agissent à leur gré et travaillent à faire grandir le Royaume ? Ou leur fermons-nous la porte, et l’ouvrons-nous aux démons ?

La vie en société est également influencée par le rayonnement spirituel d’une conjugalité qui a mission d’offrir une sorte d’unité, une sorte de finalité, sur un point particulier dont les hommes ont besoin pour s’organiser ensemble. Une finalité qui conditionne un ordre de la matière que les hommes utilisent pour se réaliser en société et qui s’immisce donc dans ce que l’on appelle le tissu social.

La vocation conjugale ouvre donc sur une dimension écologique et sociale qui nous place en fait comme roi et comme reine quant à ce service d’une unité et d’une finalité que nous offrons au monde dans son aspect matériel et relationnel : la spiritualisation du monde se fait de manière conjugale. La « nature » et la politique ne peuvent donc bien se porter que dans la mesure où les êtres humains vivent une saine spiritualité conjugale, ouverte sur la dimension transcendante avec Dieu.

Conclusion

Au vue de ces réflexions, on peut se demander ce que Dieu a voulu réellement cacher dans la conjugalité. On a pu voir que la conjugalité vécue dans l’Esprit-Saint était le lieu où Dieu venait réaliser désormais ses propres relations intérieures : l’élévation du Fils vers le Père dans l’Esprit-Saint. L’acte conjugal est donc désormais l’acte même de la glorification de Dieu par lui-même et en lui-même dans une humanité devenue la Trinité. Et vu que toutes les réalités et Dieu lui-même sont ordonnés ultimement à la glorification de la Trinité, on peut dire que tout et même Dieu est ordonné à l’activité conjugale des âmes humaines, expression même de la gloire de Dieu de par leur dimension sacerdotale.

On constate aujourd’hui un immense combat contre le sens même de la conjugalité au travers de ce qui lui est associé : mariage, virginité, filiation, procréation, accueil de la vie, soutien de la vie, réalisation écologique et sociale. Ce combat porte donc atteinte directement, comme on l’a dit, à la glorification de Dieu et au mystère même de l’Incarnation. Il place les chrétiens devant la nécessité prophétique du témoignage et de l’engagement sur ces sujets, comme beaucoup l’ont déjà fait, au nom même de leur amour de Dieu et du sens même de leur religion. Et cela situe en fait ce combat dans une dimension eschatologique où il s’agit de défendre le sanctuaire divin de l’humanité dans un ultime combat qui conduira, selon ce qui a été dit plus haut, à une victoire du christianisme, un christianisme dont le vrai sens est encore devant nous.

Cette signification grandiose de la conjugalité nous place devant le choix, quelles que soient nos histoires et nos pauvretés, d’accueillir ou non l’Esprit-Saint comme l’époux de nos âmes, de le voir comme l’irruption d’une altérité dans nos vies qui permet de se plonger dans le monde de la relation des hommes et de Dieu. Le choix au final n’est pas de savoir si nous serons Dieu ou pas, mais si nous voulons être le Dieu Trinité dans un « nous sommes Dieu » commun participant du « je suis Dieu » du Christ, ou si nous préférons au contraire le choix subjectif d’être soi-même Dieu dans un « je suis Dieu » personnel et solitaire. Ce dernier choix est celui de voir sa propre existence comme un absolu qui doit être le modèle de toute créature, de se complaire dans son auto-contemplation et de rejeter toute altérité comme une menace à sa propre position de personne-modèle unique. Ce choix ouvre sur une douleur et une tristesse quasi-infinies, car la paix et la joie sont le juste fruit des relations interpersonnelles authentiquement vécues. Ce choix, s’il est maintenu jusqu’au bout sans repentance, est ce qu’on appelle le péché contre l’Esprit-Saint, et est comme on l’a dit le refus de prendre l’Esprit-Saint comme époux pour son âme. Et cela nous plonge alors dans l’éternelle solitude. On peut voir là toute l’ambiguïté de la belle phrase de la montée du Carmel où l’âme s’écrie : « J’irai seul vers le Dieu seul », voulant chercher la solitude extérieure pour mieux rencontrer l’Être aimé. Ce choix est peut-être le seul à être vraiment digne d’intérêt en ce monde. Mais il doit être complété par un choix beaucoup plus fondamental posé dans l’intériorité qui consiste à dire : « J’irai avec mes frères et sœurs vers le Dieu Trinité ». Ce choix ouvre au monde de la relation, parfois dans un vécu seulement intérieur, où il s’agit de se recevoir de ses frères et de se donner à eux en retour, dans des relations authentiques et réciproques qui conduisent progressivement vers le Dieu Relation. Sans ce choix, on risque de se retrouver finalement devant Satan, ce dieu seul et solitaire, et de devenir peut-être même comme lui, un dieu seul et solitaire.

Tout au contraire, le Royaume n’est qu’un monde de relation où nous sommes tous illuminés par le Christ, soleil central de nos vies et de l’humanité. Le Royaume est en fait un mystère de famille où Marie et Joseph qui ont la quasi-dimension de Dieu de par leur maternité et paternité universelle sur l’humanité reflètent pour tous selon leur féminité et masculinité propre ce même amour du Père. Quant à nous, leurs petits enfants, nous sommes vraiment tout petits et l’on ne peut pas vraiment parler entre nous de différence de taille. Mais Dieu vient habiter comme un enfant dans notre petitesse, nous illuminant de sa gloire et de son amour, ce qui nous rend si beaux et si mignons, dans une humanité pleinement épanouie et emprunte de jeunesse et de joie, ce qui fait que nous allons d’émerveillement en émerveillement. Et la grande salle du Royaume, qui n’est autre en fait que la Maison de Marie et Joseph, ce grand Temple spirituel d’Israël, est illuminée de toute part par le scintillement et la danse des anges. Et nous-mêmes sommes entraînés dans une farandole qui n’aura pas de fin ; et nous vivons en même temps la conjugalité sacerdotale spirituelle que l’on a décrit plus haut et qui est en fait la réalisation pleine et entière des promesses de notre baptême, et en même temps le déploiement dans la matière, portée par notre conjugalité, des réalités de notre maison propre, de notre église particulière propre dont nous sommes l’apôtre en tant que fils ou fille d’Israël. Le monde de Dieu, selon cette description, peut être considéré à juste titre comme un monde authentiquement humain et réellement divin et il accomplit finalement et pleinement les promesses faites à Israël.

1Saint François d’Assise déclarait cette même chose et s’extasiait ainsi devant les relations humaines qui servent à nous plonger en Dieu. Cf. Daniel-Ange, La Femme, Sentinelle de l’Invisible, p 177-178, Édition du Jubilé, 2008.

3 commentaires sur “Un monde de relations

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