Tanac

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Une ville

Tanac. Ville étrange. Installée dans une plaine de grande beauté et fertilité, non loin de montagnes élancées. La cité est riche en merveilles et en lieux fabuleux. Dans ses recoins et ses allées, les passants s’y promènent le regard enchanté. La vie s’y déploie agitée et prometteuse. On pourrait croire que cette ville est éternelle. Pourtant, elle n’est que le dernier et petit reste d’un monde en déroute.

À l’ouest, c’est le pays d’Éolus. C’est un empire d’ingénierie. Les machines s’y retrouvent partout : pour nourrir, pour produire, pour faire la guerre, pour faire l’amour, pour bâtir, pour chasser, pour dormir, etc. Et à force d’en construire, la nature a été ravagée. La vie a reculée, la vie s’est amenuisée. Les gens de cette contrée sont fascinés par leur système politique qui repose sur l’alliance de douze rois.

À l’est se trouve Asmoda, c’est un monde de guerrier qui adore un Dieu guerrier. La liberté n’existe pas. Il n’y a qu’un empire, uniforme. Ceux qui y habitent s’y sentent puissants ; ils sont fiers de leurs mœurs et de leur destin. Ces personnes vivent de l’esprit de prophétie : les prophètes sont nombreux et sont regroupés dans sept écoles, autour de sept maîtres-prophètes.

Au nord, c’est le pays de Belsa, c’est un monde en déclin. Il pourrait ressembler au monde de Tanac, mais une alliance ancienne avec celui d’Éolus l’a entraîné dans une décadence dont il ne se remet pas. L’on y vit au rythme des célébrations liturgiques. Et c’est l’esprit sacerdotal qui y prédomine dans une organisation hiérarchisée autour d’un grand-prêtre et de ses deux adjoints.

Au sud, personne ne sait ce qu’il y a au sud. On dit que c’est un monde de désolation. On le pense désert, mais personne ne le sait vraiment. Il y règne une profonde obscurité. Les machines qui l’ont exploré n’y ont jamais rien vu. Mais beaucoup à Tanac pense qu’il est habité. Certains y sont partis ; on ne les a jamais revus.

Et au-delà de tous ces empires, loin, très loin, de l’autre côté du globe, se trouve un monde que l’on connaît peu. On le dit fasciné par le fantastique, et fasciné par tout ce qui vient des puissances de la nature. Là-bas, la magie fait des ravages. Mais ce monde obéit à une autre logique. Il est très différent et très divers.

Tanac est la gardienne de la Flamme d’Amour, de la Lumière d’Amour. C’est là qu’elle est apparue autrefois, au lieu du Temple. À l’époque, ce n’était qu’un désert où était venu le Précurseur, celui qui a vu la Vive Flamme et qui l’a recueillie. Il est parti alors dans les royaumes du Nord ; la Lumière s’y est propagée. On a fait des temples pour la garder. Il s’est trouvé des prêtres pour la servir. C’est une Lumière qui ne s’éteint jamais, sauf si on choisit de s’éloigner d’elle. C’est une Flamme d’Amour. Et du Nord, elle est partie à l’Est et à l’Ouest.

Puis, un jour, un homme et une femme ont reçu l’appel à revenir au lieu où elle avait été donnée, qui était alors désert. On les a pris pour des fous, car c’était très dangereux à cause de bêtes féroces et d’esprits malfaisants ; et tout ceux qui avaient essayé étaient morts. Ils y sont allés, et en arrivant là où la Flamme brillait encore, en se livrant à elle, de l’eau a jailli, a assaini la région, a chassé les bêtes, et a rendu la plaine de Tanac fertile. Et l’on a pu y bâtir une ville. Le grand prêtre du Nord a reconnu que c’était bien là la Lumière d’Amour qui avait agi, et il a rejoint Tanac. Des hommes prêtres ont été désignés pour servir au sanctuaire de la Lumière d’Amour. Et des femmes prophètes ont été instituées pour servir à l’accueil de cette Vive Flamme dans les foyers.

À Tanac, un grand-prêtre et deux adjoints s’occupent du monde sacerdotal qui veille sur les liturgies de la Lumière d’Amour. À Tanac, sept prophétesses sont responsables de l’esprit de prophétie. À Tanac, douze rois et douze reines gouvernent les différentes provinces de cette plaine aux vingt-quatre bourgades.

Mais à Tanac se trouvent aussi les Gardiens de la Flamme d’Amour : ce sont des hommes et des femmes qui, à l’école des deux fondateurs, se laissent porter par les inspirations de la Vive Flamme. À deux, toujours à deux, un homme avec une femme, ils cherchent à suivre les chemins où les portent le service de la Lumière d’Amour.

Après sa fondation, Tanac a un moment illuminé le monde, qui a semblé trouver une certaine unité. Mais, progressivement, chacun est revenu à sa propre logique. Et ceux du Nord se sont trouvés un autre grand prêtre. Aujourd’hui, Tanac paraît bien petit et ridicule face aux grands empires qui l’entourent et qui se font faces dans un équilibre qui semblent partir de plus en plus vers le chaos.

Au Temple

« Ô Vive Flamme éternelle, splendeur ineffable venue d’au-delà de tout ce qui passe, toi qui réchauffe et conduit, toi qui guide et affermit, toi qui fait naître l’Enfant dans nos vies, nous t’invoquons, nous t’appelons, nous te désirons. Lève-toi, ô Lumière, brille, brûle, viens. »

C’est le matin, Eymeric est venu au Temple écouter la liturgie qui ouvre ce nouveau jour et le place sous la protection de la Vive Flamme d’Amour. C’est vrai qu’elle est belle cette lumière qui brille sans fin dans l’âtre sacré. Tout ce que l’on jette dans cette flamme ne se consume pas. Cela peut être des objets, du bois, de la nourriture. Là, le prêtre vient justement d’y mettre un morceau de pain et des oranges. Il les en retire. Cela servira au petit-déjeuner qui suit la liturgie. C’est une manière de garder le goût des choses sacrées, et de rester dans le merveilleux qui se propage depuis la Lumière d’Amour.

Eymeric aime bien venir le matin ici. Il fait cela depuis cinq semaines déjà. Le jour de ses treize ans, en se promenant seul dans les rues pour humer le bon air et se remémorer tous ses beaux souvenirs avec sa famille et ses amis, il a eu envie d’entrer dans le Temple. Il vient souvent au Temple depuis petit, mais c’est la première fois qu’il choisissait seul d’y aller. Il s’est approché de la Flamme, et il s’est dit : « Cette Lumière est si belle, l’Amour qu’on y trouve est si grand. Ce serait dommage de continuer ma vie sans la fréquenter davantage. » Il a été un peu ému de se dire qu’elle est là et qu’on l’ignore trop souvent. Alors il a décidé de venir ici tous les matins, avant d’aller à l’école ou à l’atelier.

Il n’est pas seul à venir. Ils sont une bonne centaine, en plus des vingt-quatre prêtres et vingt-quatre prophétesses qui sont là tout au long du jour. Parmi les prophétesses, il y a une sœur de son papa, Thérèse. Et parmi les prêtres, un cousin de sa maman, Martin. Ces gens-là ne se marient pas. Ils servent la Vive Flamme d’Amour. Cela l’a étonné au début, car la Lumière d’Amour parle de noces, d’union, de fécondité. Mais il a compris ensuite que leur célibat la désigne, la montre : elle témoigne de la grandeur et de la réalité de la Flamme d’Amour.

Il observe la Lumière. Si on la regarde longtemps, on finit par Le voir, Lui, l’Enfant. Celui en qui tout est, celui qui veut faire de notre cœur un trône où demeurer. C’est ce que l’on enseigne à Tanac. C’est le chemin de la vie.

Tanac. Ville étrange.

Au Temple, ce matin, il y a aussi France qui a le même âge qu’Eymeric. Elle est là, chaque jour, à contempler la Vive Flamme. Silencieuse, immobile, pleine de mystère.

« Lève-toi ô Lumière, brûle, brille, consume. Feu sacré, Flamme ardente, souffle d’amour et d’union, source féconde. Viens. Viens en ce jour, viens toujours. Toi qui est, qui était et qui vient. Toi, qui tout en étant une est trois, et qui tout en étant trois est neuf. Viens en ce jour, viens pour toujours. »

La liturgie continue et se termine. On partage ensuite une collation. Puis on repart vers ses propres activités.

Au marché

France, aujourd’hui, a le même programme qu’Eymeric : allez chez le menuisier apprendre à faire des meubles et des objets d’art. Le travail manuel fait partie de leur formation, en plus de l’exploration de la contrée et des cours de sagesse.

Mais ils ont une bonne heure devant eux avant le début de la séance. Alors ils décident d’aller ensemble au marché pour observer les étalages.

Les marchants sont en train de finir de s’installer. Quelques passants sont déjà là, mais ce n’est pas encore la grande affluence du milieu de journée. Eymeric aime bien aller voir le marchant d’olives qui lui offrent souvent une tartine de tapenade. France est fascinée par l’artisan d’objets de décoration de maison.

Devant le kiosque à revues et journaux, ils retrouvent Jeanne et Bernadette qui étaient aussi à la liturgie ce matin. Ce sont des prophétesses d’une trentaine d’années. On leur reconnaît un grand souffle de vie pour mener à bien leur mission : elles aiment fouiner à droite et à gauche, s’introduire partout, et, discrètement, encourager, avertir, consoler.

« Bonjour les jeunes ! Belle journée, n’est-ce pas ?

– Bonjour ! »

Quelques banalités sont échangées. Avec Jeanne et Bernadette, tout est toujours très vivant et très joyeux.

« Alors, quelles sont les nouvelles ? demande Eymeric, désignant le kiosque.

– Oh, vous savez, les nouvelles du monde, cela ne dit pas grand-chose, rétorque Bernadette. Les vrais nouvelles, on les a là-bas, ajoute-t-elle en désignant le Temple.

– C’est vrai. Et quelles sont les nouvelles alors de côté-là ? répond Eymeric, amusé par sa propre réponse.

– Elles ne sont pas très bonnes. »

Un peu d’inquiétude apparaît alors sur le visage de Jeanne. L’espace d’un instant. France et Eymeric en sont étonnés. Ils ne l’ont jamais vue que joyeuse.

France s’adresse alors à elle :

« Pouvez-vous nous en dire plus ?

– Je ne vous dirai que ce qui est connu depuis longtemps, ce qui a été annoncé depuis les temps anciens, dit-elle avec gravité.

Au jour marqué par Dieu, ils viendront de l’Est. Puis de l’Ouest. Puis du Nord. Ils chercheront à détruire Tanac. Et ils échoueront les uns après les autres. Et beaucoup découvriront la Vive Flamme d’Amour. Puis ils reviendront tous ensemble : l’Est, l’Ouest, le Nord, le Sud, et ceux qui vivent de l’autre côté, dans une dernière bataille, tous unis contre ceux qui servent la Lumière d’Amour. Que se passera-t-il ce jour-là ? Que restera-t-il du monde que nous avons connu ? Nul ne le sait. Mais la Vive Flamme d’Amour aura toujours le dernier mot. Même si cela se fait après un échec apparent.

– Pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ?

– La Lumière d’Amour veut régner dans tous les cœurs. Mais beaucoup lui résistent. Alors, pour arriver à ses fins, elle amène ses ennemis tout contre elle, au cœur de ce qu’elle est. Cela semble être un échec ; mais, au final, cela permet à la Lumière d’Amour de briller comme une aurore et de toucher les cœurs les plus endurcis.

– Quand cela arrivera-t-il ?

– Nul ne le sait. Mais ce que l’on sait, c’est qu’il nous sera envoyés des élus comme signe d’espérance en ces jours difficiles. Ils apparaîtront aussi dans un échec qui se changera en victoire. Il est dit que cela se fera sur le mont, là où l’eau a jailli. Des ennemis viendront les mettre à mort. Ils auront l’air de venir de l’Est, mais, en fait, ils viendront du Sud. Ils mettront à mort les deux de la maison du deux. Et ces derniers resteront gisant trois jours et demi, avant qu’un nouveau souffle ne leur soit donné. Et ils seront alors les portes-étendards de la Vive Flamme d’Amour, les témoins de l’Alliance éternelle et indestructible que celle-ci a scellée avec Tanac.

Leur martyr se fera en même temps que sera oint un serviteur de la Lumière d’Amour qui ressemblera au Précurseur. Quand cela arrivera, ce sera le début de l’épreuve. »

Eymeric et Jeanne ont déjà entendu parler de tout cela, dans leur famille, chez leurs amis. Mais, aujourd’hui, se trouve dans ces propos une certaine gravité, comme quelque chose de désormais imminent. Eymeric demande alors :

« Et pensez-vous que cela arrivera bientôt ?

– Qui sait ? Dans dix ans, vingt ans… Je ne pense pas davantage. Il est dit que quand l’on verra le monde couronné d’épines, et que l’on cherchera à voiler le sourire de Dieu, alors c’est que le temps est arrivé. Beaucoup de nos prophètes la voit venir cette couronne. Il faut se préparer. »

Tanac. Ville étrange. Que seras-tu ? Que deviendras-tu ?

(À suivre)

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