De l’amour de soi

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Une certaine sagesse venue de l’Antiquité et passée chez certains penseurs chrétiens dit que le premier que l’on aime après Dieu, c’est soi-même. Dieu doit être préféré à soi. Mais après, vu que le premier à qui je suis uni, c’est moi-même, le premier que je dois aimer, c’est moi-même. Et c’est de cet amour de soi que découle l’amour d’autrui. L’autre est vu comme un autre moi-même. Ce que j’expérimente dans l’amour de moi-même, je l’expérimente ensuite dans l’amour d’autrui. Et l’on aime à répéter alors : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. ».

Cette soi-disant sagesse fait le beau jeu des démons. Pour eux, il faut préférer l’amour du dieu des démons, à savoir Satan, à tout amour, car c’est grâce à lui que l’on peut espérer voir le projet démoniaque se réaliser. Puis vient l’amour de soi, supérieur à tout autre ; je me veux comme fin de moi-même, même si cette fin de moi-même c’est de ressembler à Satan, mais peu importe puisque finalement c’est moi-même. Et je ne vois finalement les autres que dans cet amour, qu’en me voyant moi-même en eux.

En fait, le véritable amour de soi consiste à se placer sous le regard de Dieu. Et si la charité commence par soi-même, c’est uniquement en ce sens, pour se conduire devant Dieu. Et si je mets Dieu, le Tout Autre, à la première place, c’est pour ne plus voir toute chose que par rapport à Lui. Je le vois Lui. Et quand je vois les autres, ce n’est pas d’autres moi-même que je vois, mais d’autres Lui, des facettes de ce qu’il est. Et l’amour que j’ai pour eux ne découle pas de l’amour que j’ai pour moi, mais de l’amour que j’ai pour Dieu. Sa transcendance me permet de les aimer vraiment pour ce qu’ils sont et non de m’aimer moi-même en eux. Et je découvre que le premier amour c’est celui de Dieu, puis vient celui des autres en eux-mêmes mais pour Dieu, et vient enfin l’amour de soi mais en vue des autres et de Dieu. La logique constitutive de l’amour est dans cet ordre.

Mais, l’on me dira qu’il reste que la première personne avec laquelle je suis unie après Dieu, c’est moi-même. Et qu’il me faut m’aimer moi-même plus que les autres, vu que je travaille chaque jour pour ma propre fin. Les autres ne sont pas aussi prochains que moi-même. Ils vont et viennent, je passe de l’un à l’autre au gré des amitiés et des rencontres. Je ne peux avoir avec eux cet amour pour la vie qui mériterait de les aimer plus que moi-même, avant moi-même.

C’est oublier une donnée essentielle inscrite dès les premières pages de la genèse : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; je lui ferai une aide semblable à lui. » (Gn 2,18). Il ne s’agit pas ici de donner à l’homme un ami, mais de lui donner un époux, une épouse. « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair. » (Gn 2,24). Dans le cœur de tout homme est inscrit l’appel à l’union conjugale. Dans le cœur de tout homme est inscrit l’appel à aimer une femme, et à avoir des enfants. Dans le cœur de toute femme est inscrit l’appel à aimer un homme, et à avoir des enfants. Et ce quelque soit la vocation que l’on embrasse sur cette Terre, et quelque soit les données culturelles qui peuvent entraver ces appels.

J’ai en moi l’appel à être uni avec un époux, une épouse, jusqu’à l’intime de moi-même, jusque dans toute la profondeur de ce que je suis. Et je ne peux plus dire que la personne avec laquelle je suis le plus uni dans ma vie, c’est moi-même tout seul. Je ne peux plus me penser que dans cette union des cœurs et des corps. Et l’enfant qui jaillit de cette union se trouve lié à moi d’une manière définitive. Je consacre mes jours et mon énergie pour lui assurer une croissance à la hauteur de sa dignité de personne.

Finalement, le premier amour après celui de Dieu, n’est pas moi-même tout seul, mais c’est celui de ma famille, de ma femme, ou de mon mari, et de mes enfants, à qui je suis uni par la chair et le sang. L’amour de soi ne peut plus se comprendre que dans l’amour à deux, à trois, à plusieurs. L’un aimant l’autre, l’autre aimant l’un, et chacun ne s’aimant soi-même que pour mieux aimer l’autre, car chacun appartient à l’autre et réciproquement. Et cette union d’amour ne se comprenant que dans la fécondité et l’accueil de la vie qui est finalement l’aboutissement et la finalité de tout cet amour. Au cœur de la réalité humaine, l’amour de soi ne se comprend finalement dès le départ que comme un amour de l’autre. Et si je remonte à mon enfance, le premier lieu où je découvre l’amour n’est pas dans l’amour de moi-même tout seul, mais dans un amour de famille. Et je ne fais ensuite que déployer dans ma vie, dans toutes mes rencontres, cet amour que j’apprends d’abord en famille.

Mais l’on me dira que tous ne sont pas mariés, que tous n’ont pas des enfants, que tous ne vivent pas cet amour de famille, cet amour conjugal. Ils ont peut-être vécu un jour l’amour de famille comme enfant, mais ils ne le vivent plus aujourd’hui. Et je dirai que même si l’appel à la conjugalité est encore virtuel, il n’en reste pas moins que le fait de se préparer à la vivre est déjà faire preuve de cet amour qui n’est pas amour de soi seul, mais amour de sa famille. On aime sa famille en se préparant à être un bon époux, une bonne épouse, un bon père, une bonne mère. Et avant cela on aime sa famille en étant un bon fils, une bonne fille, un bon frère, une bonne sœur.

Et l’on me dira aussi que tous ne sont pas appelés à se marier, que certains restent célibataires, par choix ou par dépit, pour le Royaume ou faute de mieux. Ce à quoi je répondrai que le mystère du Royaume, dans lequel nous sommes tous plongés, est un mystère de noces qui n’annule pas l’appel initial à la conjugalité et à l’enfantement mais qui le reprend mystérieusement. Je dirai que Dieu a épousé l’humanité en Jésus-Christ, et que celui-ci se donne à nous chaque jour comme un Enfant dans l’Hostie et dans nos cœurs, et qu’il ne demande qu’à avoir toute notre attention et tout notre amour. Depuis l’Incarnation, on ne peut plus penser l’amour de soi sans cette référence constante à un Homme-Dieu qui doit avoir sa place dans nos maisons, dans nos vies, dans nos cœurs. Il ne s’agit plus simplement d’un amour de Dieu comme un au-delà de Tout à la source et au terme de tout amour. Mais il demande une présence réelle, charnelle, constante, au cœur même de notre humanité, qui fait que nos vies, et notre amour de nous-mêmes, ne peuvent plus se comprendre sans une relation immédiate à Lui. Le Christ est devenu notre réalité de famille, et il me plonge dans la Trinité qui est Communion d’Amour.

On pourrait enfin se demander si situer le premier amour après Dieu dans un amour de l’autre, ou plutôt de notre communauté familiale, ne risque pas de nous dépersonnaliser, de nous faire perdre notre liberté, notre dignité, de nous conduire à ne plus nous voir que comme utilisé par et pour les autres. C’est oublier que l’amour n’est véritable que lorsqu’il respecte la dignité de personne que chacun a en propre. Même si, dans la famille, l’amour de chacun est orienté vers les autres, chacun doit être traité dans sa qualité de personne. La norme personnaliste doit être au cœur de toute communauté. La finalité de l’amour nous porte vers l’autre, mais la norme personnaliste demande notre propre croissance et épanouissement dans cet amour.

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