L’Ange de l’Église

Première partie : Une vocation

Une famille

Il était une fois dans un autre monde, dans un autre temps ; c’est-à-dire dans à peu près cinq cent ans.

Pierre et André, le filet à la main, courent après un papillon rouge orangé. L’animal chatoyant, virevoltant de fleurs en fleurs, semble peu enclin à se laisser attraper par les enfants qui ne s’en amusent pas moins. La douce et lumineuse atmosphère de printemps donne à ce jardin une délicieuse unité où il fait bon demeurer, jouer et se reposer. Le chant du merle et le roucoulement de la tourterelle témoignent de la vie heureuse de cette tendre famille.

« Les enfants, nous avons reçu une lettre de l’oncle Jean ! »

Marie, la lettre à la main, devant la porte de la maison, regarde de son digne visage amusé ses deux enfants accueillir l’heureuse nouvelle. C’est que l’oncle Jean aime utiliser l’écriture manuscrite pour plonger ses deux neveux dans l’univers merveilleux du mystère des choses de Dieu.

« Une lettre de l’oncle Jean ! Yahouu ! »

« On arrive ! »

« Une lettre ! Écrite à la main ! Sur du papier ! Vive l’oncle Jean ! »

Le rituel de l’arrivée de la lettre, rodé depuis des années, se renouvelle en ce samedi. Les enfants allument le feu dans la cheminée du salon ; car c’est auprès du feu qu’il faut parler des choses de Dieu. La maison se rassemble. Sophie, la souris parlante, un peu plus grande que Pierre, avant de prendre sa place dans l’assemblée, amène du thé, car il s’agit bien de prendre un peu de thé au logis. Ludovic, le lion et le grand ami d’André, après lui avoir recommandé en riant d’être docile comme un agneau aux enseignements du Très-Haut, met son plus beau chapeau et s’assied près de Marie.

C’est à Louis, le chef de famille, de diriger la cérémonie. Quand chacun est servi en thé, et que tous sont bien assis. Le silence se fait. La lumière du feu se réfléchissant sur les boiseries et sur les visages donne à cet instant une note solennelle. Tous se sentent plongés dans la beauté et la joyeuse gravité de ce moment qui fait écho à tant d’autres moments, et qui ouvre sur le mystère infini de l’humanité et de la divinité.

« Chère épouse, chers enfants, chers amis, il vient de nous arriver par la voie des aigles un message de notre cher Jean, le Serviteur de l’Éternel, le représentant en ce monde du troisième Trône assistant le Chérubin de l’Unité1. Chevauchant un dragon, il veille sur la Pologne et garde le mystère de la Miséricorde. »

Décachetant la lettre scellée d’un sceau, il la tend à Pierre pour qu’il entame la lecture.

« Chère petite famille si douce à mon cœur, que la vive flamme d’amour de notre Dieu soit dans vos âmes et sur vos visages. Je suis pris si souvent d’un ardent désir de venir vous trouver, mais l’Esprit-Saint me retient à mon ouvrage ; j’espère qu’Il me permettra bientôt de passer un heureux moment en votre compagnie. J’ai une particulière pensée pour Pierre et André ; le cadeau que j’ai reçu d’eux la semaine passée m’a beaucoup réjoui. Cette mise en scène holographique est très réussie, surtout au moment où André attrape un poireau pour faire fuir le vilain scorpion en lui faisant croire que c’est un ent. J’ai beaucoup ri ; et cela m’inspire beaucoup. Ma petite femme Hélène, toujours aussi ravissante, a eu l’idée d’une suite à votre histoire, elle vous en parlera.

Cette année, j’ai vu au moins une vingtaine de nouveaux dragons apparaître dans les Carpates, autant de licornes dans les forêts, et une cinquantaine d’autres animaux fantastiques. Cela témoigne qu’il y a eu de nombreux petits apôtres à avoir réalisé leur Pâques. C’est source d’un grand réconfort et de longues actions de grâce. Parmi eux, je sais qu’il y a Théotime, notre cher ami ; il m’aide beaucoup. Je pense qu’il serait très heureux de recevoir de vos nouvelles ; elles seraient pour lui sources d’une grande joie ; il en a bien besoin après la dure épreuve qu’il a dû traverser.

Le petit prince de ce monde, Arthur, m’a rejoint le mois passé avec la petite princesse Jeanne. Ils vous saluent chaleureusement. Ils revenaient d’Éthiopie. Là-bas, la moisson est abondante. Ils m’ont d’ailleurs rapporté un grand cageot de cerises ; elles sont délicieuses. J’en ai mis quelques-unes pour vous dans le conservateur. Elles vous attendent. »

C’est maintenant au tour d’André de prendre le parchemin et de poursuivre de sa plus belle voix.

« Vous n’êtes pas sans savoir que l’an prochain il y a une grande fête au Temple de Jérusalem pour une rotation de Trônes2 comme il y en a tous les vingt ans. Ce sera une grande fête pour l’Ordre. Le roi Arthur et la reine Jeanne ont annoncé qu’ils passeraient le flambeau à Joseph et Nathalie. C’est au Trône du Portugal, l’Ange de la Paix, de prendre la présidence de la liturgie. On s’attend à de grandes réjouissances. Ce Trône est lié au Chérubin de la Famille qui veille sur la chrétienté intérieure.

La route qu’il semble nous indiquer est celle de méditer encore davantage sur le mystère aux multiples facettes des deux petits enfants du Royaume pasteurs du troupeau, dans le service et la contemplation, et dans une vie d’adoration, de prière et de sacrifice, afin que la Paix s’installe toujours plus dans le monde.

Je compte sur vous Pierre et André pour demander à Jésus, à la Vierge Marie et à saint Joseph, de nombreuses grâces pour ces évènements. Le Bon Dieu aime beaucoup la prière des garçons de votre âge.

J’ai aussi la joie de vous annoncer que nous avons prévu avec vos parents de vivre ces évènements tous ensemble ! Nous irons ensemble à Jérusalem ! Sophie et Ludovic, rassurez-vous, vous serez aussi du voyage. Ce sera l’occasion de nous émerveiller devant les beautés de la Ville Sainte. Et nous vous emmènerons faire un petit tour à dos de dragon au-dessus du Jourdain, et si Dieu veut un voyage avec la licorne à Bethléem.

Soyez remplis d’actions de grâce envers l’Éternel pour aller découvrir le lieu où Il a vécu, où Il a souffert, et où Il est ressuscité, pour nous sauver du péché et de la mort.

Dans l’attente de cet heureux instant, soyez tous dociles à l’Esprit-Saint pour que son œuvre se réalise toujours plus dans vos vies.

Pierre, ton premier grand jeu est désormais tout proche. Tu es en train de devenir un grand ! J’ai confiance en toi, je sais que tu sauras donner le meilleur de toi-même !

Saluez bien les Cortsi qui sont aussi très chers à mon cœur, j’ai appris qu’ils avaient eu une nouvelle petite fille, Antoinette. Visiblement, Dieu les bénit !

Priez bien pour que nous ayons de saints prêtres.

Recevez toutes mes bénédictions, et celles de mon Ange. Il n’arrête pas de me dire beaucoup de bien de vous !

Uni avec vous d’un seul cœur autour du Trône3 de la Gloire !

Votre cher frère et oncle Jean. »

La lecture finie laisse la place à un silence éloquent.

Aller à Jérusalem ! Pour une rotation de Trônes ! Les yeux de Pierre et André étaient devenus tout brillants.

Le soir

Au terme de la journée, une fois les enfants couchés, Marie et Louis sont à nouveau autour du feu.

Louis contemple l’âtre rougeoyant. Marie achève un colis pour la petite Antoinette.

« Tu as entendu ? Arthur et Jeanne sont à nouveau en Pologne. Il doit se passer des choses là-bas. La Pologne était dans les intentions du Saint-Père le mois dernier. Tu crois que nous arriverions à l’accomplissement des prophéties ?

 – Bah, la prochaine rotation de Chérubins n’est annoncée que pour dans une vingtaine d’année, à la prochaine rotation de Trônes.

 – Oui, mais tu sais, à la dernière rotation de Chérubins4, les choses ont commencé pas mal d’années avant. Le ciel intérieur du monde était devenu tout noir. Dans les monastères, certains devenaient complètement fous ; ils allaient jusqu’à s’immoler par le feu. Les frères et sœurs de l’Ordre ont dû beaucoup œuvrer pour donner à boire à ceux qui peinaient dans les déserts. Tout ne s’est calmé qu’à la fête de la rotation ; tout s’est éclairci soudainement ; ce fut un vrai renouveau tel qu’il n’y en avait jamais eu. Le désert s’est trouvé tout fleuri ; et une joie immense a habité les cœurs.

 – C’est vrai. Et la vie contemplative a pris un nouvel essor dont on sent encore beaucoup de fruits aujourd’hui. Aurons-nous encore un pareil renouveau ?

 – Il a été dit que de la Pologne jaillirait une lumière qui doit préparer le monde à la venue ultime du Christ. Le Petit Prince Lune disait que cette prophétie devait encore trouver un accomplissement futur. Il disait que la Pologne était la deuxième nation du Sacré-Cœur de Jésus, qu’il en sortirait un deuxième Prince Lune. Je ne comprends pas les prophéties… La Terre peut-elle avoir deux Lunes ? N’y a-t-il pas qu’un seul Séraphin à la présidence de la liturgie céleste ?

 – Tu sais bien. Le Petit Prince Lune disait que nous étions tous des Petits Princes et des Petites Princesses Lune, que nous irions tous présider la liturgie à tour de rôle dans l’éternité de Dieu.

 – Oui, mais il disait que celui qui viendrait de la Pologne le serait d’une manière plus particulière. C’est bien mystérieux.

 – Bah, laissons cela aux secrets de Dieu. Les prophéties ne sont pas faites pour être comprises avant, mais pendant et après les évènements, pour éclairer le chemin.

 – Il disait que, ce jour-là, il reviendrait avec sa bien-aimée, qu’il y aurait une grande fête, et que beaucoup partiraient pour le ciel. J’aimerais beaucoup voir cela. »

Louis semble plongé dans une profonde méditation. Marie a bien du mal à finir son paquet.

« J’ai encore vu ce matin Pierre faire un autel dans le jardin. Il prenait de la terre, la regardait longuement et l’élevait vers le ciel.

Tu sais, il récite déjà tous les jours le chapelet à Notre Dame et à Saint Joseph.5

Le doyen du village l’autre jour m’a dit qu’il était de la lignée angélique d’un des Trônes protecteurs de la Pologne, celui du Chérubin de l’Italie.

 – Je sais à quoi tu penses. Tu sais, il doit y en avoir beaucoup comme lui. C’est vrai qu’il comprend facilement les choses. Et il a un juste rapport avec les animaux fantastiques ; il n’est ni dans un esprit de fascination, ni dans un esprit de domination. Mais de là à en conclure quelque chose.

 – Il n’empêche, je le confie tous les jours à la Vierge pour qu’elle le garde dans son manteau et à saint Joseph pour qu’il le protège de son bâton.

 – C’est une bonne chose, mais laissons le choix des vies à l’Éternel.

 – Bon, je vais me coucher. Est-ce que tu pourrais dire au robot-jardinier de s’occuper des haricots ? Je voulais le faire cette semaine ; mais là, je ne vais vraiment pas avoir le temps. »

À l’école

Aujourd’hui, c’est jour d’école. Pierre et André rejoignent leurs classes respectives à l’école du village.

Cours de biologie

« Alors, les enfants, aujourd’hui nous allons voir la différence entre les animaux fantastiques et les animaux fantasmagoriques.

Avant toutes choses, est-ce que vous pouvez me rappeler si ces animaux sont des êtres spirituels ?

 – Bah oui, monsieur, ils parlent !

 – Eh non, monsieur, il n’y a que les anges, les hommes et le Bon Dieu à être des êtres spirituels.

 – Moi, je sais Monsieur, c’est les deux à la fois !

 – Oui, c’est cela. Ils ne sont pas en tant que tel des êtres spirituels, mais ils bénéficient de la spiritualité des êtres spirituels pour exprimer dans le monde la vie spirituelle de ces derniers. Ils servent donc en même temps à représenter les anges, et en même temps à exprimer la spiritualité des âmes humaines.

Bien, venons-en à la différence entre les animaux fantastiques et fantasmagoriques. Un animal fantastique est un animal qui ne pourrait pas exister par les simples lois de l’animalité. Et les animaux fantasmagoriques sont des animaux fantastiques qui ne sont pas l’évolution d’un seul animal, mais la combinaison de plusieurs.

Par exemple, les dragons, les centaures et les pégases sont des animaux fantasmagoriques. Les lapins géants, les coqs parlant et les grenouilles domestiques sont des animaux fantastiques.

Et bien sûr, comme vous le savez, parmi les animaux fantastiques et fantasmagoriques, il y en a qui parlent et il y en a qui ne parlent pas. Ceux qui parlent sont là pour représenter les anges et les vertus humaines, ce sont les compagnons des hommes ; ceux qui ne parlent pas sont là pour que la création resplendisse de toutes les beautés de la spiritualité. »

Cours de physique

« Bien, reprenons notre chapitre sur les différentes actions possibles des êtres spirituels sur la matière. Pouvez-vous me donner des exemples d’actions qui sont spécifiques à l’Esprit-Saint ?

 – Moi, moi ! L’Esprit-Saint, il est capable de transporter les planètes d’un bout à l’autre de l’univers en un rien de temps !

 – C’est vrai, mais on n’a pas encore beaucoup vu cela. Allez, des exemples de choses courantes.

 – Moi, j’ai un exemple, Madame. Une fois, l’oncle Jean, il volait avec son dragon au-dessus de Cracovie ; quand tout à coup il s’aperçut qu’il n’était plus au-dessus de Cracovie, mais au-dessus de Rome. Du coup, il a pu aller voir un ami qu’il n’avait pas vu depuis longtemps.

 – Oui, c’est un bon exemple.

 – Une fois, ma marraine, elle avait perdu un agneau de sa bergerie. Elle ne savait pas où le retrouver. Quand tout à coup, le cartographe du salon s’est allumé tout seul et s’est placé sur un endroit donné. Elle est allée là-bas et elle a retrouvé l’agneau.

 – C’est une belle histoire, mais les anges sont capables de faire cela. Allons, des actions spécifiques à l’Esprit-Saint.

 – Maman, un jour, était assez embêtée. Elle aurait aimé aller porter un gâteau à sa cousine qui était assez triste ce jour-là ; c’était son ange qui le lui avait dit. Mais elle ne savait pas comment franchir les deux cent kilomètres qui la séparaient d’elle. Quand, tout à coup, elle s’aperçut que la porte du couloir ne donnait plus sur son couloir, mais sur celui de sa cousine. Du coup, vite, elle a fait son gâteau, et elle est allée rendre visite à sa cousine.

 – Bien. C’est bien une action spécifique à l’Esprit-Saint. Bon, on va s’arrêter là, parce qu’en cherchant un peu, vous trouveriez des milliers d’exemples. »

Cours d’histoire

« Le monde a donc été créé en six jours. De quel temps s’agit-il les enfants ?

 – Du temps des anges, monsieur.

 – Peux-tu préciser un peu ?

 – Bah, c’est en comptant le temps selon ce qui se passe dans la liturgie céleste. Chaque Séraphin a donné sa note à tour de rôle en commençant par celui qui présidait la liturgie à l’époque. C’est comme les petits messages que l’on reçoit chaque matin, chaque jour de la semaine, des sept couples qui représentent les Séraphins aujourd’hui.

 – Oui, c’est cela. Et est-ce que cela a correspondu à la mesure du temps solaire ?

 – Bah non, monsieur. Le soleil, il n’existait même pas au début !

 – Savez-vous l’âge de l’univers en temps solaire ?

 – Quatorze milliard d’années, monsieur.

 – Et en temps angélique ?

 – Presque 6500 ans, monsieur.

 – Savez-vous ce qu’est un millénaire angélique ? … Allez, je suis sûr que vous le savez… Bon, il s’agit du temps de présidence d’un Séraphin dans la liturgie céleste. La note fondamentale de la mélodie du monde est donnée à chaque millénaire par un Séraphin donné, pour que les sept dimensions de l’amour de Dieu soient chantées et glorifiées tout au long de l’histoire des hommes et des anges. Nous en sommes à la septième note fondamentale, au septième règne séraphique. Et les quatre derniers millénaires angéliques ont correspondu à peu près avec les millénaires solaires, avant ce n’était pas le cas.

Allez, vous pouvez ranger vos affaires, c’est fini pour aujourd’hui. La prochaines fois, nous commencerons notre chapitre sur l’histoire des alliances des différentes nations avec le Dieu Éternel, et sur ce que cela veut dire pour leur organisation, ainsi que pour la vocation de leurs anges protecteurs. »

Cours sur le Dieu Saint

« Alors, qui peut me dire à quoi ressemble le Bon Dieu ?

 – Moi, je sais ; dans le Bon Dieu il y a un arbre plein de vie, comme le pommier de mon jardin !

 – Moi aussi ; dans le Bon Dieu, il y a un gros cœur plein d’amour, gros comme une montgolfière !

 – Moi aussi ; dans le Bon Dieu, il y a une famille, comme dans les anges !

 – Le Bon Dieu, c’est le Père, le Fils et l’Esprit-Saint… »

Cours d’éducation civique

« Le monde est ainsi fondé sur la distinction des quatre pouvoirs : le pouvoir unifié du monde, le pouvoir spirituel intérieur, le pouvoir spirituel extérieur et le pouvoir temporel.

Le pouvoir unifié du monde est détenu par les membres de l’Ordre de la Croix, avec à leur tête aujourd’hui le petit prince Arthur et la petite princesse Jeanne. Ils veillent sur l’unité du monde, sur l’unité de tous les pouvoirs.

Le pouvoir spirituel intérieur est détenu par des âmes cachées qui agissent mystérieusement sur le monde ; les membres de l’Ordre nous dévoilent parfois et souvent après coup de qui il s’agit.

Le pouvoir spirituel extérieur est détenu par les évêques et les prêtres, avec à leur tête le pape, l’évêque de Rome. Ils s’occupent de guider le peuple de Dieu et d’administrer les sacrements.

Le pouvoir temporel est détenu par les différents membres des gouvernements des différents états, avec à leur tête le gouvernement des nations unies. Ils s’occupent de la bonne marche de la cité des hommes.

Chaque pouvoir est mis sous la protection d’un des quatre Chérubins qui assistent le Séraphin présidant la liturgie. Aujourd’hui, ce sont donc respectivement : le Chérubin de l’Allemagne, le Chérubin de l’Espagne, le Chérubin de l’Italie et le Chérubin de l’Angleterre. Il s’agit du Chérubin de l’Unité, du Chérubin de la Famille, du Chérubin de l’Église et du Chérubin du Monde. Le petit prince et la petite princesse, eux, sont sous la protection du Séraphin de France qui préside la liturgie céleste en ce millénaire. Il s’agit du Séraphin de la Communion. Bien sûr, au prochain millénaire, quand il y aura une rotation de Séraphins, les choses seront différentes.

Le pouvoir unifié du monde fonde la légitimité de tous les pouvoirs et permet d’amener toute chose de manière unifiée devant le Trône de la Gloire en offrande sainte.

Sur le pouvoir temporel, il peut faire et défaire les gouvernements et les chefs d’états ; car le pouvoir temporel vient du peuple par subsidiarité, mais la légitimité des représentants de ce pouvoir vient de Dieu par l’Ordre de la Croix. Il laisse cependant ordinairement les états se débrouiller selon leurs lois.

Sur le pouvoir spirituel extérieur, il n’agit ordinairement pas. Mais le petit prince et la petite princesse peuvent aller trouver le Saint-Père pour désigner d’un commun accord avec lui son successeur et passer par là outre la procédure habituelle. Comme vous le savez, cela n’a jamais été fait depuis l’instauration du nouvel ordre du monde.

Sur le pouvoir spirituel intérieur, il a reçu le charisme de discernement pour connaître les véritables représentants de ce pouvoir. Il agit de concert avec lui pour guider ce monde jusqu’à son terme selon les voies de l’Éternel. »

De retour à la maison

« Alors, Pierre, tu as passé une bonne journée ?

 – Oui… Dis maman, c’est vrai qu’autrefois, à l’école, on ne parlait ni du Bon Dieu, ni des anges, ni des animaux fantastiques ?

 – Oui, c’est vrai.

 – Bah, qu’est-ce que l’on apprenait à l’école alors ?

 – Hé, hé, on se le demande parfois.

 – Cela devait être bien triste… »

La remarque ne demandait pas de réponse.

« Mon chéri, tu as des devoirs à faire ?

 – Oui, j’ai un exercice de mathématiques. Il s’agit d’un calcul tout simple avec le nombre d’or pour voir en quoi celui-ci donne une harmonie à la constitution des griffons à partir de trois animaux. La maîtresse nous a donné pour illustration un vidéogramme d’une cabriole d’un griffon. Elle nous a dit que nous allions bien rigoler ! Il s’agit du griffon du Saint-Empire, du Chérubin de l’Unité ; tu sais, celui des Évènements. »

Le grand jeu

Voilà la semaine de l’année, tant attendue par beaucoup, qui est enfin arrivée en ce début d’été. Les adolescents s’y sont préparés toute l’année. Dès l’an dernier, ils ont été affectés à une équipe donnée, une équipe avec un nom d’animal, qui se perpétue d’année en année avec ses traditions que les jeunes se font un honneur de propager. Ils ont vécu de nombreuses activités à rythme régulier pour être prêts.

La voilà enfin, la grande aventure, où à travers toute la contrée, l’on va d’énigmes en énigmes, de batailles en batailles, de mises en scène en mises en scène. Les adultes s’y donnent à cœur joie pour créer des univers de chevaliers, de jedis, d’elfes, d’indiens et de martiens, à grand renfort de déguisements et de techniques, et avec l’aide de multiples animaux fantastiques ou non.

Les jeunes filles ont vécu leur aventure dans une région donnée, les jeunes garçons dans une autre. Ils se retrouveront pour le Grand Banquet qui clôture la semaine. Il est précédé de la remise des prix pour féliciter les vainqueurs et donner des récompenses à chacun selon ses progressions de l’année.

Nous voilà au Grand Banquet. Les viandes grasses réjouissent les palets et les estomacs ; les liqueurs procurent gaieté et réconfort.

« Chers amis, l’heure est venue de la Grande Cérémonie. »

Le doyen du village vient de se lever. Il annonce l’ouverture du couronnement de toutes ces journées. Un silence chargé s’installe. Quatre représentants des quatre pouvoirs l’entourent ; ils se mettent à sonner du cor. C’est un feu d’artifice, un tournoiement d’ailes, une danse de tous les éléments naturels.

Après avoir confié le village et les jeunes à l’Éternel, à ses anges et à ses saints, commence la mise en scène d’une série de lectures, de récits, de contes et de poésies sur l’origine et le terme du monde et de la civilisation. Chacun se sent plonger dans le mystère des fondements et de la destinée de toute chose.

Puis, les jeunes passent chacun leur tour devant le grand conseil pour recevoir un nom d’animal. La première année, on reçoit un nom d’animal pour la vertu de Tempérance ; la deuxième année, pour la vertu de Justice ; la troisième année, pour la vertu de Force ; et la quatrième année, pour la vertu de Prudence. Le nom a été choisi par les sages du village pour aider le jeune à s’apprivoiser une facette de sa personnalité. C’est l’occasion pour lui de découvrir les vertus qui l’habitent, de leur donner formes et visages. Les trois premiers animaux sont des animaux normaux ; le quatrième est un animal fantasmagorique qui tient quelque chose des trois autres animaux que l’on a reçu les années précédentes, car la vertu de Prudence est une vertu architectonique qui vient unifier la vie morale.

La cinquième et dernière année où l’on vit le Grand Jeu, le jeune ne reçoit pas de nom d’animal. L’année a été l’occasion d’exercer toute l’unité de son âme dans la vie vertueuse. Mais il est prévu pour lui ce soir-là un rituel de départ de la vie adolescente vers la vie adulte. Il rejoint alors une petite équipe avec laquelle il cheminera deux ou trois ans pour s’ancrer dans la vie fraternelle et spirituelle. Au terme de ce temps, il partira faire une marche de trois jours, seul dans la nature, vers un lieu saint. Ce sera l’occasion pour lui de se choisir l’animal porte-étendard de son âme ; de se choisir un blason qui est un premier reflet de sa vocation. On lui donnera alors plus de responsabilités dans la communauté, ce sera quelqu’un sur lequel on cherchera désormais à compter. Au bout de quelques années, quand il aura fait ses preuves, un ultime rituel l’attendra pour être admis définitivement dans la communauté des sages : suite à une cérémonie à la nuit tombante aux flambeaux, il partira seul dans la nuit et marchera jusqu’à l’aurore, en tout cas pour les hommes ; les femmes vivant cela à leur manière. Cette marche devra se poursuivre dans son cœur, selon les chemins de sa vie, jusqu’à atteindre, si Dieu veut, et si cette personne est fidèle, d’une manière unique pour chacun, la montagne du sacrifice, le lieu où l’on se donne pleinement à Dieu, où l’on vit l’étreinte nuptiale, le mariage spirituelle, les noces éternelles, l’union transformante. Il sera alors pleinement apôtre ; il pourra alors découvrir et choisir l’ultime visage de sa maison d’éternité dont tout n’avait été pour le moment qu’une pédagogie pour le mener jusque là. Sa spiritualité pourra alors servir de fondement à l’irruption des animaux fantastiques dans le monde, à l’édification du règne du Sacré-Cœur.

La cérémonie de totémisation étant finie, le doyen reprend la parole.

« Chers jeunes, cultivez bien vos vertus cette année, selon le visage particulier des animaux que vous avez reçus. Chacun est unique ; chacun a une manière unique de vivre sa vie vertueuse. Quand vous serez appelés par l’Éternel pour le service de son Trône, vos vertus, vos animaux, seront le visage particulier que les anges voudront se donner en ce moment de l’éternité.

Chers jeunes, vous avez reçu chacun un animal pour vos vertus. Mais demain, quand Dieu voudra, vous serez mis en présence de votre époux ou épouse d’éternité. Ce sera alors le moment de fonder avec lui ou elle le visage particulier de votre maison par l’union de vos animaux, de vos vertus. De même que pour cheminer sur la crête d’une montagne, on a besoin de surveiller à droite et à gauche pour ne pas tomber dans un ravin ; de même, il faut deux animaux pour représenter pleinement une vertu, il faut deux noms : prudence et entreprise, force et tendresse, justice et miséricorde, tempérance et jouissance. L’équilibre de votre maison ne se trouvera pleinement et finalement que dans la conjugalité, où unissant deux êtres vous unifierez la spiritualité.

Chers jeunes, le monde a besoin de vous, de votre vie vertueuse, de votre esprit d’aventure, de votre esprit de service, pour que le merveilleux pénètre toujours davantage notre civilisation, pour que le fantastique remplisse nos vies et nos existences. Chers jeunes, soyez des hommes et des femmes debout, des édificateurs du Royaume du Christ notre Seigneur ! Je suis fier de ce que vous avez fait cette année et durant cette semaine ; que la prochaine année soit vécue tout aussi pleinement pour embellir le monde. Et que Dieu fasse que vous cheminiez année après année jusqu’au lieu où tout ne fait plus qu’un dans l’Amour et dans la pleine réalisation de toutes les promesses. »

La rotation de Trônes

Jérusalem ! La Cité Sainte ! Le Saint Temple dédié à la Sainte Famille !

La petite famille accompagnée de Jean et Hélène vient d’atterrir à l’aérogare. L’émotion est grande. Il y a de nombreuses navettes à arriver des quatre coins du monde pour les célébrations à venir. C’est une succession d’échanges, de rencontres et de sourires. Il n’y a aucun regard indifférent. Certains dans la foule reconnaissent Jean et Hélène et leur sourient un peu plus fortement.

La fête bat son plein dans la ville. Dans les airs et sur la terre, une myriade de drapeaux, de bannières et d’oriflammes s’agitent, tournoient, volent au vent, portés aussi bien par des humains que par des animaux fantastiques. Les gens rient, dansent, s’amusent. Le Temple est au cœur des réjouissances. Là, autour du Trône de la Gloire, du lieu de la Présence, les chants de louanges se succèdent ; et parfois, dans un silence, jaillit le chant des anges, qui porté par mille bouches couvre la Cité de sa mélodieuse unité et ouvre sur le mystère de l’éternité.

Le Saint-Père est attendu. L’Ordre de la Croix est attendu. Tous ses principaux représentants seront là : Arthur et Jeanne, le petit prince et la petite princesse ; les six autres couples des six autres Séraphins ; les quatre couples des quatre Chérubins du Premier Séraphin (qu’ils soient membres de l’Ordre de la Croix ou non) ; les vingt-quatre couples des vingt-quatre Trônes du Premier Séraphin ; et les cent quarante-quatre couples des cent quarante-quatre Trônes des six autres Séraphins. Ils représentent toutes les nations qui sont sur la Terre6.

« Dis-moi, oncle Jean, j’ai lu que dans l’ancien Temple il n’y avait que deux Chérubins autour de l’Arche d’Alliance, et que les deux autres étaient un peu en-dehors, contre le mur ; alors qu’aujourd’hui, les quatre Chérubins sont autour de l’Autel du Trône de la Gloire. Comment est-ce que cela se fait ?

 – C’est parce qu’autrefois les saints de Dieu ne possédaient que le pouvoir de l’unité et le pouvoir spirituel intérieur, et encore de manière cachée ; les deux autres pouvoirs étaient livrés aux mains des païens en attendant le jour de la délivrance. Aujourd’hui, tout est réconcilié dans l’unité. »

Les jours précédant les célébrations sont mis à profit pour se promener dans la ville et visiter la région. L’excursion à dos de dragon au-dessus du Jourdain est un vrai moment de plaisir. La promenade à Bethléem avec la licorne permet de se plonger dans les merveilles du Dieu Incarné qui, choisissant de naître dans l’humilité de la Crèche, est venu changer le monde et y répandre sa Lumière et sa Bonté.

« Dis-moi, tante Hélène, il est marqué dans le Livre que Satan doit revenir à la fin du millénaire et arriver jusqu’au Temple, jusqu’à l’Autel du Trône de la Gloire. Qu’est-ce que cela veut dire ?

 – En effet, à la fin du millénaire, Satan, ses anges et ses serviteurs, morts ou vivants, seront relâchés ; et Dieu les laissera venir jusqu’ici, ils chercheront la guerre ; mais ils ne pourront rien faire de mal, ils n’auront plus aucun pouvoir. C’est que Dieu veut leur montrer une dernière fois son Amour et sa Miséricorde ; tu sais, finalement, ils ne connaissent pas Dieu, ils n’en ont jamais vu qu’une infime lumière. Et après, le mal sera anéanti dans la victoire. »

La grande cérémonie du Jubilé est désormais arrivée. Tous ont mis leurs plus beaux habits, tout est extrêmement coloré, tout est resplendissant des beautés dignes de l’Éternel. Le Saint-Père est arrivé en hélimobile. Il préside la grande messe ; il invite à la prière, à l’adoration, à la compassion ; il consacre à nouveau le monde aux Cœurs Immaculés de Marie et de Joseph. Tout s’achève devant l’Hostie exposée. C’est là qu’il confie le monde à l’Ange du Portugal, et qu’à lieu la passation de flambeau d’Arthur et Jeanne à Joseph et Nathalie. Cela se fait simplement ; les deux couples s’avancent devant l’ostensoir, se prosternent étendus sur le sol, puis s’échangent une bougie, et rejoignent l’assemblée. Tout se fait dans un silence et dans l’évocation d’une litanie de saints. Puis résonne le Te Deum dans une explosion de joie et d’allégresse qui clôt la célébration.

Le jardin des oliviers

Le lendemain, la petite famille avec Jean et Hélène se promènent au jardin des oliviers. C’est un lieu où leur Seigneur aimait aller et où il a vécu son agonie. Après s’y être recueillis, ils poursuivent leur route jusqu’à un endroit pour déjeuner. Après le repas, pendant que les uns font la sieste, et que d’autres jouent, Pierre rejoint l’oncle Jean qui médite assis sur un rocher.

« Que fais-tu oncle Jean ?

 – J’écoute le silence.

 – Et qu’est-ce que tu entends ?

 – J’entends les anges qui chantent dans ce silence.

 – Tu entends les anges ?

 – Tu sais, tout le monde les entend ; mais si on ne sait pas que c’est eux, on ne les reconnaît pas.

 – Je peux les entendre moi aussi ?

 – Bien sûr. Chaque ange exprime quelque chose de Dieu : son Amour, sa Lumière, sa Bonté, sa Joie, son Harmonie, et finalement tout ce qu’est Dieu. Quand on écoute dans le silence, on entend au-delà des choses qu’elles sont lumière, bonté, amour, et finalement que Dieu est Lumière, Bonté et Amour. C’est cela le chant des anges ; ils nous permettent de l’entendre, de le penser et de le dire, car cela nous dépasse complètement. Il y a des anges qui expriment aussi les actions de Dieu : qu’il aime, qu’il rigole, qu’il s’amuse, et aussi qu’il a créé le monde, qu’il nous guérit, qu’il nous sauve, qu’il nous mène dans son Royaume. Si tu écoutes dans le silence, tu entendras la voix des anges te dire tout cela.

 – Dans le silence, j’entends aussi des choses moins jolies qui me poussent à faire des bêtises.

 – Oui, ce sont les voix des anges qui ont renié Dieu ; mais il ne faut pas les écouter. Il faut écouter à la place l’Esprit de Dieu qui est venu rétablir la beauté de la symphonie des anges.

 – Dis, oncle Jean, on dit que l’Ordre de la Croix a changé le monde et continue encore à le changer. Comment on fait pour changer le monde ? J’aimerais moi aussi changer le monde.

 – Changer le monde, c’est avant tout croire en Jésus, espérer en Jésus et aimer Jésus. C’est ce que l’on appelle les vertus théologales. C’est en vivant de cet amour de Jésus que l’on refait le monde intérieurement, et c’est cela qui change le monde.

Après, il nous arrive de faire des actions concrètes pour améliorer le monde. Mais cela, tu sais, c’est un peu comme la multiplication des pains dans l’Évangile. Il y a une foule affamée, et nos projets qui sont comme les cinq pains et les deux poissons sont bien incapables de nourrir la foule et de changer vraiment le monde. Alors on les offre à Jésus et il les multiplie quand il le veut, quand il en a envie. Il suscite alors ailleurs, chez d’autres personnes, des dons, des vertus, des bonnes idées ; ou bien il intervient lui-même directement, ou avec ses anges. Ce n’est pas nos actions finalement qui changent le monde, mais c’est Jésus ; et c’est alors un vrai miracle, comme la multiplication des pains, comme le sont les animaux fantastiques. Pour le dire autrement, c’est comme s’il y avait un grand feu de forêt et que je n’avais qu’un petit seau pour aller puiser à la rivière pour l’éteindre. Alors je donne le meilleur de moi-même en allant puiser dans la rivière avec mon seau, et j’offre cela à Jésus avec foi, espérance et charité, pour que s’il le veut, quand il veut, il puisse multiplier l’eau de mon seau en un océan qui éteigne l’incendie.

Donc si tu veux changer le monde, aime Jésus, crois en Lui, espère en Lui, et puis offre ce que tu fais pour qu’il puisse le multiplier comme il a multiplié les cinq pains et les deux poissons, quand il le veut et de la manière qu’il veut. Et tu changeras alors le monde, comme l’Ordre le fait.

 – Dis, oncle Jean, on dit que les évêques et les membres de l’Ordre s’occupent de l’Église, on parle pour les deux d’apôtres ; c’est quoi la différence entre les deux ?

 – Les évêques sont les bergers du troupeau. Nous, nous en sommes les veilleurs, les guetteurs. Les évêques gouvernent et dirigent, et sont responsables des sacrements. Nous, nous surveillons, nous scrutons les signes des temps, nous avertissons ; nous restons au milieu du troupeau pour le servir de l’intérieur. »

Varsovie

Pierre a grandi, il a rejoint l’oncle Jean à Varsovie. Il l’aide dans une exploitation forestière. L’oncle Jean partage ses journées entre des travaux dans cette entreprise tenue par son cousin, des services pour une maison de convivialité et des missions pour l’Ordre.

Aujourd’hui, ils ont travaillé à enlever les ronces dans une parcelle de la forêt. Avec l’aide de machines en tout genre, ils ont arraché, coupé, taillé, brûlé. Ils ont mouillé leurs chemises, mais le résultat est au niveau de leur espérance : la forêt respire, la vie peut s’y déployer d’une manière plus aisée.

Maintenant, ils se reposent au bord d’une rivière, ils goûtent la joie du travail accompli en prenant un sirop.

« Dis-moi, oncle Jean, pourquoi dit-on que le troisième millénaire est une longue parousie ?

 – Quand le Christ est parti au Ciel, il a dit qu’il reviendrait comme il est parti. C’est-à-dire qu’il doit revenir en montant, et non en descendant. C’est son Corps qui est l’Église qui doit monter à sa suite pour le rejoindre dans la gloire. Le Christ Époux appelle l’Église Épouse ; l’Église Épouse appelle le Christ Époux ; et de cet échange jaillit une aspiration de l’humanité pour la faire entrer dans la Trinité. C’est là toute l’œuvre du troisième millénaire.

C’est aussi la vocation de l’Ordre de faire que l’humanité ne s’arrête pas en chemin, qu’elle arrive à la pleine stature du Christ. Beaucoup ont tellement tendance à prendre les choses comme établies pour toujours, à s’endormir ; alors qu’il reste tant de choses à transformer, tant de grâces à aller puiser à la Croix du Christ.

 – Un retour du Christ en descendant, c’est un peu ce qu’ont imaginé les antéchrists en organisant une fausse parousie ?

 – Oui, c’est cela, à grand renfort de techniques et de spiritualités démoniaques, ils ont fait apparaître un faux christ en gloire, partout sur la surface de la Terre. Ce jour est arrivé comme un voleur. Cela revient en fait à chercher la puissance dans la Gloire et non dans la Croix. Tu connais l’adage : « Non evacuat Crux Christi ! On n’évacue pas la Croix du Christ. Qui veut voir la gloire doit passer par la Croix. » Il disait qu’il était venu juger les vivants et les morts pour emmener les élus au Ciel. Il disait qu’il n’y avait plus besoin d’aller le trouver dans l’Hostie vu qu’on l’avait en chair et en os. Beaucoup de chefs religieux et de responsables politiques lui ont ouvert la porte. Tu connais l’histoire du saint pontife qui a donné sa vie pour sauver le culte eucharistique ; il a fondé une église des catacombes pour maintenir la Présence Vivante de Dieu au milieu de son peuple. En fait, la vraie parousie est une parousie eucharistique.

 – C’est l’Eucharistie qui nous a sauvés ?

 – Oui, c’est cela. Au bout d’un certain temps, le faux christ a révélé son vrai visage et a cherché à instaurer le règne de la terreur sur la Terre. Tout semblait perdu. C’est alors que dans le cœur des saints, nourris et alimentés par la nourriture sacrée, a retenti l’ultime cri : « Ave Crux, spes unica ! Salut, ô Croix, notre unique espérance ! » L’Esprit-Saint a alors enveloppé le monde, et c’est à ce moment-là que sont apparus les animaux fantastiques. Les saints les ont chevauchés, accompagnés, ils ont livré la bataille contre le faux christ, ses faux anges et ses faux saints. À la tête de l’armée sainte se tenait le griffon de saint Michel. Et ils ont remporté la victoire.

 – Et c’est en voyant cela que les gens se sont convertis ?

 – Non, la plupart se terraient chez eux, apeurés, se demandant à quelle sauce ils allaient encore être mangés. Ce sont les saints qui sont venus les chercher ; ils les ont invités à la fête pour célébrer la victoire ; c’est par leur joie et leur amour qu’ils les ont convertis. Un monde chrétien a alors pu être fondé sur les décombres d’un monde en ruine. Il y eut un temps de paix tel qu’il n’y en avait jamais eu, et le Temple a pu être rebâti. Les ennemis de Dieu, terrifiés, se cachaient. Puis, au bout d’un certain temps, ils sont réapparus ; il y eut de nouveaux antéchrists, de nouvelles batailles ; mais à chaque fois la secousse était moins violente, c’était l’occasion de rejeter de nouveaux démons, de les lier en enfer les uns après les autres. Il doit en être ainsi jusqu’à la fin du millénaire.

 – La victoire n’est donc venu que de Dieu seul. Cela veut-il dire que tout ce qui a été fait avant n’a servi à rien ?

 – Ce n’est pas cela qui a donné la victoire, mais cela a servi à avancer le temps de la délivrance, et cela a donné des bases pour la reconstruction. »

« Tu sais, oncle Jean, je pense à une vocation du désert. J’aimerais aller au cœur du monde pour y chanter l’amour de Dieu ; j’aimerais porter par la prière les évènements à venir. Mais, n’y a-t-il pas de l’orgueil à vouloir ainsi offrir son âme pour la rédemption du monde, comme si tout dépendait de soi ?

 – Tu sais, il ne faut pas mettre de limites à l’action de Dieu dans ton âme, il saura donner la bonne mesure de ce qu’il veut te faire vivre et porter.

 – J’ai l’impression d’avancer dans la nuit jusqu’à une lumière qui luit au loin. Est-ce bien raisonnable de se désintéresser ainsi du monde pour aller vers cette lumière ?

 – Va au bout de ta nuit, jusqu’à la lumière. Quand tu auras trouvé l’unité que tu cherches, le Seigneur saura bien se servir de toi pour réaliser son œuvre dans le monde.

Car c’est en passant par où l’on ne connaît pas que l’on peut connaître ; c’est en passant par où l’on ne voit pas que l’on peut voir ; c’est en passant par où l’on ne comprend pas que l’on peut comprendre ; c’est en quittant les créatures que l’on trouve le Créateur ; c’est en mourant à toute chose que l’on entre dans l’éternelle vie.

Si tu avances dans cette nuit. Sache que d’autres l’ont vécue avant toi ; que Jésus, Marie et Joseph l’ont vécue en premier. Sache que tu n’es pas seul, même si chaque chemin est unique. Et sache que ta bien-aimée n’est pas loin. »

« Dis, oncle Jean, on dit que l’Ordre de la Croix ne peut pas faillir à sa mission. Comment est-ce possible ?

 – Tu sais, nous sommes un ordre de prédestinés. Le Seigneur Dieu, de son éternité, voit toute chose, Il voit le passé, le présent et l’avenir. Il sait que nous ne faillirons pas, c’est pour cela qu’Il nous a choisis. C’est ce qui nourrit chaque jour notre espérance.

 – Tu n’as donc pas peur de tomber ?

 – Disons que je sais que si je tombe, je tombe dans les bras de Jésus ; alors je n’ai pas peur ; ou plutôt, j’avance au travers de la peur.

 – Mais, vous commettez encore des péchés, non ?

 – Oui, le Seigneur ne nous a pas promis de nous ôter nos péchés, mais juste de nous préserver de l’orgueil. »

« Dis, oncle Jean, il paraît que certains saints se sont crus damnés. De quoi s’agit-il ?

 – C’est effectivement une épreuve que Dieu donne à certains de vivre. Le fond du cœur est plongé dans une ardeur à aller vers l’Éternel, à le prier et le servir. Mais, tout en soi crie que l’on est damné. Ce n’est pas un état définitif ; il vient toujours un jour où la Vierge vient nous consoler. Et alors, cela devient une grande joie d’avoir pu connaître ainsi un peu davantage ce qu’a vécu notre Seigneur. Et à partir de ce moment-là, il est au fond du cœur, en dépit de toute nuit ou de toute épreuve, une paix, une joie et une lumière que rien ni personne ne peut plus nous ravir. »

« Oncle Jean, je suis parfois si fatigué, je m’effondre seul dans ma chambre, j’ai bien du mal à accomplir mon devoir d’état.

 – Souviens-toi de ce que dit l’Écriture au sujet du saint : « Il n’était ni beau ni brillant, il n’avait rien pour attirer nos regards ». Nous, nous ne vivons pas pour la force psychologique. Nous vivons pour la Croix. Quand on puise un fruit à l’Arbre de Vie, il y a deux possibilités : soit on le fait passer dans sa propre personnalité, soit on le donne aux autres par les stigmates, le transpercement du cœur. C’est cette deuxième option que, nous, nous choisissons. Si Dieu veut donner l’épanouissement et la force psychologique, il le donnera ; il sait réjouir ses petites créatures. Mais, au fond, la seule chose qu’il faut demander à Dieu, c’est de L’aimer d’un grand amour. »

La nuit

C’est la nuit. La terre est dure. Là, beaucoup ont veillé tard dans la nuit. Ils y ont laissé leur sang et leurs larmes.

Le chemin qui mène jusqu’à la montagne du sacrifice se découvre jour après jour, minute après minute, grâce à la petite lumière qui luit au loin.

« Petit enfant de mon Amour, j’aime la Pologne, c’est une nation chère à mon cœur. »

« Ô mon Dieu, vous ai-je seulement jamais un jour aimé ? Si vous ne veniez pas en moi, ma terre ne serait que sécheresse et aridité. »

« Ô mon Dieu, pourquoi me présentent-ils toutes ces horreurs ? De femme, je n’en veux qu’une et qu’une seule… La virginité restera toujours pour moi une gloire et un honneur… Ô mon Dieu, tout ce que je veux, ce sont des frères et sœurs… Ô mon Dieu, mon Jésus, il ne me plaît pas d’avoir une gloire plus grande que celle des autres, ni dans ce monde, ni dans l’autre ; cela est bien loin des désirs de mon cœur… Ô mon Dieu, je ne vous demande pas d’être beau et brillant, je vous demande juste de vous aimer. »

« Ô Adonaï, mon Adonaï, si cette place n’était pas déjà prise, je vous demanderais d’être au Ciel le plus petit. »

« Ô mon Adonaï… La tentation ne m’intéresse pas ; cela ne m’intéresse pas d’être tenté ; tout ce qui m’intéresse, c’est Vous mon Dieu… »

« Ô mon Dieu, je ne vois plus l’unité des éléments, je ne comprends plus rien. Je ne trouve plus l’unité du monde, l’unité entre l’intériorité et l’extériorité. Tout me paraît si obscur. Quel est donc votre visage, ce visage qui doit se refléter en ce monde ? »

« Ô mon Dieu, je veux croire en l’Amour dans ce monde de ténèbres. Les petites maisons au bord de la rivière… La vie des jardins… La joie des familles… Je crois au Dieu des familles. »

« La Tête du Démon semble reposer sur mon cœur, elle m’enserre, me fait mal. Son corps couvre l’étendue de la Terre et y répand sa ténèbre. Mon Dieu, gardez-moi près de Vous. »

Le saint désert

« Petit enfant, ne te retourne pas, c’est important. »

Monastère de l’Arbre de Vie. Communauté de l’Assomption de la Vierge Marie et de Saint Joseph. Son charisme : suivre la Sainte Famille dans sa montée au sein de la Trinité.

« Seigneur, en ce jour, je renouvelle devant Vous ma consécration à la sainte Vierge Marie et au glorieux Saint Joseph. Je les prends pour modèles et exemples, pour mère et pour père, pour reine et pour roi. Je me plonge dans le manteau de la Vierge et me place sous la protection du bâton de Saint Joseph, afin que guidé par eux je puisse parvenir sans encombre jusque dans votre paradis. Afin que rendu à l’image de la Nouvelle Ève et du Nouvel Adam, expression féminine et masculine du Christ, Véritable Nouvel Adam, je puisse toujours plus Vous aimer et Vous servir en ce temps et dans l’éternité. Que cette prière parvienne par mon Ange jusque devant le Trône de votre Gloire. »

« Dis-moi, frère Moïse, on pourrait dire que le charisme de votre communauté, c’est tout le programme du troisième millénaire ?

 – Oui, c’est cela.

 – J’en ai vu quelque fois partir pour le ciel. Vous en voyez beaucoup d’ici ?

 – Oui, on a une belle vue depuis les montagnes. Certaines nuits, c’est un vrai feu d’artifice. Il y en a même parfois qui partent de nos cimetières, des morts de l’ancien temps ; ou parfois de nos cellules. Quand il y a un frère et une sœur de la communauté qui partent la même nuit, certains esquissent un sourire religieux. Le Bon Dieu doit bien s’amuser en pesant les Alliances.

 – Dis-moi, frère Moïse, dans la Trinité, le Père il est tourné vers le Fils, le Fils vers le Père. Mais l’Esprit-Saint, vers qui est-Il tourné ?

 – Le Père aime le Fils. Le Fils aime le Père. Et de leur échange d’Amour jaillit l’Esprit-Saint qui est une surabondance d’Amour qui entre dans l’échange d’Amour du Père et du Fils. Il est donc tourné vers le Père avec le Fils et vers le Fils avec le Père. C’est Lui qui crie en nous avec le Fils : « Abba ! Père ! » ; et c’est lui qui nous attire au Ciel avec le Père.

 – J’aime beaucoup la statue de saint Bruno à l’entrée de la chapelle. Elle m’attire.

 – Oui, elle est belle. Saint Bruno, tenant dans ses mains la Croix du Christ. Il s’est enfoncé au désert avec elle, portée par elle, pour chasser les démons de ce lieu et permettre au règne de Dieu d’advenir dans les cœurs. »

Saint Bruno me présente la Croix. Il me dit de l’embrasser.

« Je t’exorcise Démon. Que par les mérites infinis de la Croix du Christ, le pouvoir de la Sainte Église, l’intercession de la Vierge Marie et de Saint Joseph et l’action de saint Michel, tu sois rejeté de ce lieu. Que l’Esprit-Saint exerce sur toi son empire, que la Croix du Christ exerce sur toi son empire, que l’Église du Christ exerce sur toi son pouvoir. Que la Vierge Marie t’écrase la Tête de son Talon. Que Saint Joseph t’écrase la Tête de son Bâton. Que saint Michel t’écrase la Tête de son Épée. Retourne en enfer Démon, dans ce lieu d’où tu n’aurais jamais dû sortir, et ne reviens jamais plus. »

« Petit enfant de mon Amour, veux-tu veiller avec moi toute cette nuit devant mon Hostie jusqu’à l’aurore ?

 – Ô mon Dieu, je passerai cette nuit avec Vous en lisant et relisant le petit cantique d’Amour de votre Livre où l’on parle d’étreinte. Car cette nuit est une nuit de noce. »

Là, dans l’Hostie, la petite flamme d’Amour du Dieu Vivant luit au cœur du monde. C’est le centre de la Terre, là où est plantée la Croix du Christ. Autour de soi le monde s’étend telle une sphère ; et l’on discerne le flux et le reflux des époques et des civilisations, qui vont, viennent, se croisent et se mélangent, et dessinent à travers les temps et les lieux la fresque de l’éternel instant.

« Petit enfant de mon Amour, veux-tu que je t’emmène au Ciel auprès de moi ?

 – Oh oui, mon Dieu, c’est ce que mon cœur désire.

 – Cela se fera demain à la communion. »

C’est la célébration de la Sainte Cène. Le prêtre à l’autel représente le Christ Époux qui féconde l’Église Épouse en lui donnant le Pain de Vie.

« Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, prends pitié de nous. Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, prends pitié de nous. Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, donne-nous la paix. »

« Le Corps et le Sang de Notre Seigneur.

 – Amen. »

Le Christ. Alpha et oméga. Commencement et fin. Fondement et achèvement de toute chose.

Je suis à mon Bien-Aimé et mon Bien-Aimé est à moi.

Ô mon Dieu, je sens les puissances de l’âme de ma bien-aimée tout contre moi. Nous formons tous les deux une coupe, un graal, où l’Enfant Dieu peut venir reposer. Nous pouvons L’élever vers le Ciel dans une offrande d’Amour à notre Dieu. C’est une messe cosmique selon le sacerdoce éternel.

J’ai trouvé le Saint Graal.

Le monde a changé. Je le vois dans l’air ; je le vois dans l’eau. Le feu a pris dans la terre. La Tête du Démon qui meurtrissait mon cœur n’est plus. Elle a été rejetée. Son Empire est en train de vaciller sur ses bases, il s’effondre.

« Petit enfant de mon Amour, mon élu, je t’ai choisi de toute éternité pour accomplir la vocation de la Pologne, pour ouvrir le Livre de la Création. »

« Oh, petit enfant, c’est trop peu que tu sois mon serviteur ; je vais faire de toi une lumière pour éclairer les nations et les guider jusque dans mon Royaume. Avec ta bien-aimée, vous serez, pour ce temps, mes deux témoins, mes deux flambeaux, mes deux oliviers pour servir le Trône de ma Gloire. »

Car c’est par un cœur transpercé que la lumière veut entrer dans le monde. Car c’est par une étreinte que le Ciel veut faire irruption sur la Terre.


« Bon, il est temps de quitter le saint désert. J’aurais beaucoup de choses à raconter à l’oncle Jean. »

Deuxième partie : Un enracinement

Un fondement

Pierre est désormais dans la communauté de l’Hostie Vivante. Son oncle Jean lui a conseillé d’y passer un temps sabbatique. Là-bas la vie est simple : on est à la campagne, on travaille de ses mains, auprès des animaux, dans les champs, et en s’occupant soi-même de la maison, comme autrefois. On passe beaucoup de temps devant Jésus-Hostie, à prier à la chapelle, à chanter l’office. Il y a des hommes et des femmes ; la vie fraternelle est simple et belle. On est loin de toutes les technologies et de toutes les merveilles que peuvent offrir le monde, mais l’on goutte dans la sobriété une saveur de l’existence qui se perd facilement ailleurs.

Pierre y entame sa deuxième année. La première a été éprouvante ; c’est comme si tout en lui s’était effondré, que plus rien ne tenait debout, qu’en lui tout était mort, qu’il n’y avait plus d’avenir, plus de lumière, plus d’amour, et cela semblait être pour toujours. C’était vraiment étrange : la vie extérieure ne lui avait jamais semblé aussi capable de lui donner la paix et la joie, et pourtant tout n’était que ténèbres. La vie extérieure ne lui avait jamais semblé aussi riche et profonde, et pourtant il ne goûtait que le désespoir. La vie extérieure ne lui avait jamais autant semblé remplie de relations avec Dieu et avec les autres, et pourtant tout n’était que tristesse et solitude. Les promesses de Dieu qu’il avait entendues dans son âme sur sa vie n’étaient plus pour lui qu’un lointain souvenir qui ne faisait plus sens.

Il savait cependant être à sa place ; il ne se voyait nulle part ailleurs. L’oncle Jean lui avait confirmé qu’il était bon qu’il reste dans cette communauté, qu’après la nuit viendrait la lumière. Pierre ne savait même plus s’il espérait encore une telle chose ; mais il avançait jour après jour dans la vie qui lui était proposée ici, mendiant auprès de son Dieu son Amour, restant là devant le tabernacle, et même parfois la nuit la tête contre le tabernacle, attendant un salut sans savoir s’il l’attendait encore.

Son état intérieur transparaissait de plus en plus dans son extériorité. Il n’arrivait plus à sourire, à être joyeux. Il arrivait de moins en moins à dormir, de moins en moins à rester en place. À la fin, il n’arrivait même plus à travailler. Toutes les sciences humaines étaient inefficaces pour soulager ou guérir son mal. Les frères et sœurs priaient sur lui, priaient pour lui, comme ils le font avec tous ceux, nombreux, qui se présentent à eux avec leur misère. Mais on ne savait plus trop si on allait pouvoir le garder longtemps dans cet état au sein de la communauté.

Durant la messe, la communion était un moment particulièrement difficile : Comment s’approcher de Dieu quand tout en soi n’est que damnation ? Cela ne peut-il faire que rajouter au mal ? Mais il communiait par obéissance.

Un jour après la communion, quittant l’office pour vivre sa peine dehors, il se dirigea comme cela lui arrivait parfois vers une grotte où sont érigées une statue de Marie et une statue de Joseph avec l’Enfant. Et là, il lui sembla ne plus pouvoir porter son mal plus longtemps ; tout lui avait paru durer des siècles. Il s’effondra alors au sol, une dernière fois, pensant tomber pour toujours dans un éternel désespoir. C’est alors qu’au pied de la Sainte Famille, les ténèbres laissèrent la place à la lumière, la tristesse à la joie, la solitude à la présence. Dans un unique et doux instant, l’aube se leva paisiblement dans son âme. Il se releva guéri. Marie et Joseph l’avaient pris dans leurs bras ; ils l’avaient consolé. Cela faisait neuf mois que tout n’avait été que désespoir : il n’y a peut-être pas de mot pour parler de ce qu’il éprouva alors en goûtant une paix et une joie qu’il ne pensait plus jamais connaître, en entrant dans un monde de relations et de présence dont son âme avait été cruellement privée.

Il se releva donc, se reposa beaucoup, et repris progressivement la vie de la communauté, en goûtant comme un homme nouveau chaque chose qui lui était proposée. Chaque journée devenait alors l’occasion de découvrir de nouvelles merveilles de Dieu et du monde. Le moment de son retour à la joie, grâce à la Sainte Famille, resta gravée dans son cœur comme un fondement sur lequel il pouvait désormais bâtir.

Nous en sommes donc à sa deuxième année, qu’il a décidé de faire pour goûter pleinement la belle vie de cette communauté qui l’a porté dans sa détresse maintenant passée. Il y est vraiment heureux.

Aujourd’hui, fête de saint François d’Assise, c’est l’entrée au postulat du frère Jean-Baptiste, dans l’intimité de la communauté. Au cours de la messe, il fait son engagement et revêt la croix du postulat.

Pierre le croise à la sortie de la messe :

« Tu portes donc la croix maintenant.

– Hé, hé, c’est plutôt elle qui me porte. » lui répond le nouveau postulant.

L’après-midi, Pierre et Jean-Baptiste épluchent ensemble des pommes de terre.

Les échanges vont bon train : on y parle de la vie dans l’Esprit-Saint, de l’imitation de Jésus-Christ, de la voie d’enfance spirituelle, du mystère de la Sainte Famille. Les discussions sont joyeuses, entrecoupées de remarques humoristiques. On se met à aborder les problèmes du monde présent ; c’est Jean-Baptiste qui entame ce sujet :

« On dit que les évènements prophétisés par le Petit Prince Lune vont bientôt se réaliser, que la Pologne va bientôt donner son roi et sa reine. Tu en penses quoi ?

– Oui, je le crois volontiers. Mais je ne crois pas que cela se fera de la manière dont on l’entend parfois, que cela ne se fera pas dans la grandeur comme certains le pensent. À mon avis, ils ne seront même pas accueillis par ceux qui prétendent attendre leur arrivée, comme cela a été le cas pour le Petit Prince Lune.

– Oui, tu as certainement raison. Tout est marqué dans l’Évangile finalement, il n’y a qu’à lire. On décèle en effet une tendance à un subtil orgueil chez certains Polonais ; c’est parfois troublant.

– « Qui veut voir la gloire doit passer par la Croix ». C’est une des devises de l’Ordre, je ne vois pas pourquoi cela changerait aujourd’hui. Le chemin nous est à nouveau tracé.

– En effet, on sent un esprit de rébellion chez certains aujourd’hui. Ils veulent remettre en cause l’harmonie des choses. Leur rapport aux animaux fantastiques est un peu biaisé : ils ne veulent plus le vivre dans une simple ouverture au monde angélique, mais veulent maîtriser les réalités, les ramener dans les limites de leur raison. Ils veulent gouverner au lieu de rencontrer. On est loin des égarements du temps passé, mais on sent une certaine tension par-ci par-là. Quelque chose semble se profiler à l’horizon dans le secret des cœurs.

– Eh bien, il faut prier. Et éplucher ces patates avec entrain pour bien préparer l’avenir ! »

Une rencontre

Pierre a maintenant quitté la communauté. En lui s’est imposé l’évidence qu’il était appelé à entrer dans l’Ordre de la Croix, comme l’oncle Jean et tante Hélène. Ce n’était pas vraiment vers là qu’il se serait orienté par le passé, il pensait davantage à une vie contemplative ; mais ce qu’il a vécu avec les uns et les autres, dans les diverses rencontres et les divers échanges, ce qu’il a reçu dans la prière au cours des dernières années, et ce que le Seigneur lui a donné de vivre, lui ont montré que tel était le chemin que le Bon Dieu désirait qu’il prenne. Cela rejoignait des désirs profonds en lui, qu’il découvrait de plus en plus comme fondamentaux pour sa vie. Oncle Jean avait confirmé une telle orientation de vie, cela lui semblait venir de Dieu. Il lui avait dit que si cela venait vraiment de Dieu, cela se ferait.

Pierre s’est alors installé à Varsovie auprès de l’oncle Jean. Il travaille avec lui, dans la maison de convivialité et pour l’entreprise d’exploitation forestière ; au sein de celle-ci, il aide plus particulièrement à la conception et à la mise en place des machines nécessaires au travail d’entretien. Et il prend, une journée dans la semaine, des cours de philosophie et de théologie pour se former à sa future mission.

L’Ordre de la Croix n’a jamais créé de vie communautaire, car ce n’est pas sa mission ; les différents membres sont invités à rejoindre les divers mouvements d’Église, selon leur sensibilité, pour vivre la dimension fraternelle de la foi. C’est le cas de l’oncle Jean et de tante Hélène qui ont rejoint la communauté du Divin Rédempteur ; avec des membres de cette communauté, ils se retrouvent une fois par semaine pour prier, partager, échanger et se former.

Pierre a aussi rejoint une petite fraternité de jeunes de cette communauté. Au sein de celle-ci, ils sont huit. Ce week-end, ils sont partis ensemble en montagne, dans les Carpates, pour dormir en refuge et monter à un sommet. Le temps est au beau fixe. C’est l’occasion de vivre un peu la pauvreté de moyens loin de la technologie, de vivre un temps fraternel, de contempler la nature. Le paysage est grandiose, aux couleurs rouges orangées de ce temps d’automne. Les cascades se succèdent ; les petits animaux foisonnent. Ils espèrent apercevoir quelques chamois, quelques dragons, quelques pégases, quelques centaures et quelques licornes.

Au cours de l’ascension, Pierre discute avec Mathilde. C’est la première fois qu’il la remarque vraiment ; il la connaît bien sûr depuis les quelques mois où ils se rencontrent régulièrement, il a toujours été frappé par sa foi, sa piété, sa joie, sa douceur, son esprit d’enfance et son attention aux autres. Mais elle lui apparaît aujourd’hui sous un nouveau jour. Il entame la conversation :

« Tu crois que nous verrons des licornes aujourd’hui ?

– Elles ne se laissent pas facilement voir, tu sais ?

– Le monde est quand même bien fait ; ces animaux fantastiques sont plein d’enseignement.

– Oui, c’est ce que me disait un franciscain une fois : ils viennent à l’existence et s’y maintiennent mystérieusement par l’action de Dieu, mais les hommes et les anges sont invités à donner tout ce qu’ils ont en eux-même pour que cela se réalise. C’est à l’image de toute vie spirituelle authentique.

– Et ils viennent au sein de chaque famille et de chaque communauté représenter les anges protecteurs de ceux-ci. Ils nous plongent dans la relation au monde spirituel. »

Leur discussion se poursuit, avec souvent des moments d’humour. La vie avec elle lui paraît si belle et si simple. Elle lui paraît si belle et si jolie. Il s’aperçoit qu’il en est tout épris, et que si Dieu le veut c’est avec elle qu’il aimerait entrer dans l’Ordre de la Croix. Au cours des deux ans depuis qu’il a quitté la communauté de l’Hostie Vivante, il avait souhaité une telle rencontre, pour vivre ce que Dieu attendait de lui, et cela semblait se faire simplement aujourd’hui au milieu de ce cadre magnifique qu’offrent ces profondes montagnes. Il avait toujours su que quand Dieu donne une mission, Il donne les grâces nécessaires pour l’accomplir, Il suscite les occasions et les rencontres pour la réaliser, et ce malgré, ou au travers, de toutes nos faiblesses. Fondamentalement, il n’a pas peur de l’avenir, il ne craint pas de manquer à sa vocation, il attend simplement les temps et les occasions favorables.

« Tu arrives bientôt au bout de tes années de médecine si je ne me trompe. Sais-tu ce que tu veux faire après ?

– Je n’en suis pas encore certaine, j’aimerais prendre un temps sabbatique auprès du Seigneur dans une communauté. Mais cela ne m’apparaît pas encore très clairement; j’ai des hésitations. J’aimerais que ce soit le plan du Seigneur et non le mien ; comme cela ce sera encore mieux que tout ce que j’aurais pu imaginer ! »

L’engagement dans l’Ordre

Après de nombreuses rencontres, après avoir noué une belle amitié et passé beaucoup de temps tous les deux ensemble, Pierre finit par demander à Mathilde si elle veut bien entrer avec lui dans l’Ordre de la Croix. Cela se fait également au cours d’une balade en montagne, qu’ils font tous les deux l’un avec l’autre. Assis au bord d’un ruisseau, devant un paysage magnifique, il sort un poème de sa poche pour lui déclarer sa flamme. Se lire des poèmes est déjà une habitude pour eux. Mais ce poème ne laisse aucun doute : il veut entrer avec elle dans l’Ordre de la Croix, et l’aimer pour l’éternité comme sa femme si elle le veut bien.

Dans un silence, elle accueille la demande sereinement et la laisse pénétrer en elle. Elle avait bien vu que les choses s’orientaient progressivement dans un sens proche de celui-ci ; mais elle n’aurait pas osé imaginer seule un tel avenir. Elle avait consenti à se laisser mener dans cette direction, et cela se présente clairement à elle aujourd’hui. Au fond d’elle, elle est heureuse ; la vie lui paraît merveilleuse. Tout est un tel cadeau.

Il la regarde. Son regard n’est pas inquiet, mais plutôt amusé. Il attend une réponse, et a tout le temps devant lui.

Elle regarde les montagnes, contemplant leur grandeur et leur majesté, la manière dont elles parlent d’aventures, de dépassement, de beauté et d’amitié. Elle veut bien que sa vie soit une aventure.

Elle lui dit oui. Et elle sait que c’est un oui pour la vie, pour toujours, pour la Terre et pour le Ciel. Elle n’a pas peur de cela, car la vie n’est finalement qu’une succession de moments au présent.

Nous sommes maintenant neuf mois plus tard. Leur mariage est organisé pour demain ; ils s’y diront oui pour la vie devant le prêtre, et s’en suivront des réjouissances auxquelles sont conviés la famille et les amis. Mais aujourd’hui a lieu dans le secret la cérémonie pour leur entrer dans l’Ordre. Très peu de personnes sont au courant ; très peu sont invités. Une entrée dans l’Ordre ne se fait pas en grande pompe ; et ce n’est souvent que quelques temps plus tard que le grand nombre découvre qu’un couple qui s’est marié l’avait fait au sein de l’Ordre.

« Pierre et Mathilde, vous vous présentez à nous pauvres et dépouillés. Que désirez-vous ?

– Tout d’abord, la miséricorde. Puis, grâce à elle, nous voulons suivre les pas de Marie et Joseph, entrer dans l’ordre des Apôtres de l’Amour Fou de Dieu et faire de la Croix de notre Seigneur notre seul honneur.

– Qu’en attendez-vous ?

– Rien d’autre que de servir la gloire de notre Dieu.

– Êtes-vous conscients que seule la grâce de Dieu est à même de vous mener sur un tel chemin ?

– Oui. Nous ne nous en attribuerons jamais aucun mérite.

– Savez-vous qu’il vous faut pour cela renoncer à votre volonté propre pour ne plus vivre que de la Volonté de Dieu ?

– Oui, nous la chercherons en toute chose.

– Êtes-vous conscients qu’il s’agit avant tout de suivre Jésus à Gethsémani, de veiller avec Lui, de l’accompagner au Golgotha et de vivre son cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » ? Êtes-vous conscients qu’il s’agit de laisser s’abattre sur vous les sentiments d’abandon et de désespoir du monde et de ne trouver parfois plus aucune autre consolation que les yeux de son époux éternel ?

– Par la grâce de Dieu, oui, c’est ce que nous voulons.

– Voulez-vous donc vraiment aller dans ce lieu où l’on ne peut souvent même plus faire figure de perfection extérieure et où il ne reste plus que le douloureux désir d’aimer ? Voulez-vous ressentir dans votre chair les divisions du monde et les porter jour après jour pour tâcher d’y mettre l’unité ? Et voulez-vous n’avoir d’autre gloire pour cela que de porter au Ciel les stigmates du Christ comme signes de la Miséricorde donnée au monde ?

– Oui, nous le voulons. Et nous voulons que nos souffrances soient ignorées des autres en ne cherchant à leur témoigner que de la gaieté et de la joie.

– Vos âmes sont généreuses. Si vous êtes fidèles à de telles paroles, sachez que vous connaîtrez dès cette Terre des joies et des bonheurs que les autres ne peuvent même pas imaginer. Et sachez que la mort n’aura plus sur vous aucune emprise et que vous partirez au Ciel ensemble avec votre corps.

– Pierre, veux-tu donc épouser Dame Croix, Dame Ténèbre ? Veux-tu en faire la préférée de ton cœur ? Et veux-tu aimer et chérir ton épouse éternelle pour la porter dans ses souffrances et dans ses épreuves comme si c’était le Christ ?

– Oui, je le veux.

– Mathilde, veux-tu donc épouser l’Agneau Immolé, le Christ Abandonné ? Veux-tu en faire l’élu de ton âme ? Et veux-tu aimer et chérir ton époux éternel pour le porter dans ses souffrances et dans ses épreuves comme si c’était le Christ ?

– Oui, je le veux.

– Ainsi donc, désormais, que le Croix de notre Seigneur soit votre seule patrie. Que votre foyer soit une demeure où l’Enfant de Bethléem puisse se reposer et naître dans les cœurs. Et que votre maison soit un lieu de Lumière, de paix et de joie où l’humanité puisse retrouver son unité et avancer vers le Royaume des Cieux.

Renouvelons ensemble notre consécration à Marie et à Joseph. »

Tous récitent alors cet acte de consécration.

« Placés sous leur protection, allez demander la bénédiction de Dieu et prononcez vos promesses de virginité. »

Pierre et Mathilde s’avancent devant le prêtre qui les bénit. Et devant lui, ils prononcent la promesse de rester vierges dans l’état du mariage. Ce sont des promesses d’un an, qu’ils renouvelleront plusieurs années de suite, avant de pouvoir les prononcer pour toujours.

« Vous êtes désormais admis dans l’ordre des Apôtres de l’Amour Fou de Dieu, dans l’ordre de Marie et Joseph, dans l’Ordre de la Croix. Que cela ne soit jamais pour vous source de vanité, que cela vous fasse toujours préférer les dernières places, et que cela vous porte sur des chemins de plus en plus lumineux et joyeux vers la demeure éternelle où nous pourrons glorifier sans fin le Dieu Trinité dans un monde où tout ne fait qu’UN. »

Le lendemain, la cérémonie du mariage qui, elle, est publique achèvera de sceller leur union.

Le paysage du monde

Pierre et Mathilde passent cet après-midi de dimanche avec oncle Jean et tante Hélène. Cela fait un an désormais qu’ils sont mariés ; ils ont goûté les joies de la vie commune qui contribue beaucoup à apprendre à aimer.

Ils ont assisté à la messe de la paroisse, ont déjeuné au repas partagé qui a suivi, se sont rendus à la chapelle de l’adoration pour passer une heure avec Jésus-Hostie, et se promènent maintenant au bord de la Vistule. À cet endroit, en pleine nature, ils sont seulement là tous les quatre. C’est un bon dimanche ; un dimanche où l’on vit simplement dans la relation avec les personnes et les êtres.

Hélène s’est penchée en direction de l’eau :

« Regardez la Vistule est pleine d’anguilles à cet endroit !

– Ah oui, ce serait un bon jour pour partir à la pêche. »

Pierre est songeur. Il se tourne vers l’oncle Jean :

« Dis-moi, oncle Jean. J’ai discuté l’autre jour avec le père Olivier de la communauté apostolique de Saint-Joseph. Beaucoup de gens l’admirent, lui attribuent une grande humilité et une grande bonté. Que penses-tu de lui ?

– C’est vrai, beaucoup de personnes le suivent et l’écoutent ; on dit que c’est un très grand théologien… Pour ma part, j’ai pu le fréquenter autrefois. Quand il était un jeune homme, il a passé un temps dans la communauté de l’Hostie Vivante, en même temps que moi. Il disait qu’il songeait à une vocation dans l’Ordre de la Croix. Mais, à la fin de sa première année dans la communauté, il a dit avoir reçu l’appel à devenir prêtre ; il est parti au séminaire de Cracovie, et quelques années plus tard il a fondé sa communauté sacerdotale. Dans tout cela, on n’a rien à lui reprocher. Mais je me suis beaucoup interrogé sur lui ; j’ai toujours vu dans son regard une grande ambition. Je me suis longtemps dit que je devais peut-être me tromper ; mais j’ai gardé un œil sur lui, j’ai pris le temps de le lire et de l’étudier. Et j’ai fini par penser que mon intuition était juste… Mais comment l’as-tu rencontré ?

– Je me promenais l’autre jour dans Cracovie. La forme de la ville s’imprégnait en moi ; j’y lisais, comme tu sais que cela m’arrive parfois, les mouvements spirituels, la présence des anges et des démons. Je voyais se dessiner autour de moi le paysage du monde autour du Trône de Dieu ; celui-ci était au centre de la ville. Et autour les choses matérielles me plongeaient dans la réalité des puissances célestes, m’en dévoilant l’ordre. Je voyais ce qui était conforme à Dieu dans le monde, avec toute son harmonie et sa beauté ; et ce qui était mensonger, ce qui était de l’anti-église avec ses rites et ses manières de faire ; et tout cela se mélangeait. La spiritualité démoniaque semblait prendre la forme d’une immense bête dont les choses et les êtres lui appartenant étaient son corps. Et je suis arrivé devant une maison qui semblait être la tête de la bête. C’est de là que la parole mensongère qui perturbait le monde semblait partir. C’était selon mon intuition le lieu de l’Anti-Christ. Alors j’ai sonné. La plaque disait qu’il s’agissait d’une maison de la communauté apostolique de Saint-Joseph.

Quelqu’un a ouvert, je me suis présenté, et j’ai dit que j’étais intéressé de découvrir cette communauté que je ne connaissais que très peu. La personne a été très gentille ; elle m’a fait visiter la maison et m’a raconté l’histoire de leur congrégation. Au cours de la visite, nous avons croisé le père Olivier qui était là ce jour-là. Nous nous sommes mis a discuter et il m’a invité dans son bureau pour prendre le thé. Les choses de la maison semblaient parler de Dieu ; mais, à mes yeux, cela paraissait toujours mensonger, trompeur, parlant de la Bête au lieu de parler de Dieu. Le père Olivier a évoqué un livre qu’il écrivait sur la symbolique de la Lune. Je lui ai alors déclamé un poème sur ce sujet que j’avais écrit il y a quelques temps. Il a trouvé cela très beau et m’a demandé où j’avais acquis une telle spiritualité. Tout dans la conversation semblait anodin ; il y eut seulement une parole étrange : quand j’ai pris la tasse de thé, j’ai eu un moment d’hésitation dont il s’est aperçu, il m’a alors dit que je pouvais boire sans crainte car cela venait de celle qui est en bas. Je n’ai pas relevé la remarque et j’ai bu mon thé. À la fin de la conversation, je lui ai demandé de me bénir, et je suis reparti continuer ma promenade. Mais qu’as-tu vu dans ses écrits ?

– En lisant attentivement ce qu’il raconte, on s’aperçoit qu’il cherche à diviser le masculin et le féminin. Il dit quelque part qu’en ce troisième millénaire, après un demi-millénaire passé sous la protection de la Vierge, nous allons entrer dans un temps sous la protection de Saint Joseph. Il dit aussi que le premier Petit Prince Lune servait davantage la Vierge Marie, et le deuxième servira davantage Saint Joseph. Si l’on pousse un peu ce qu’il dit, il semble dire que c’est ce qui expliquera que la Terre aura deux Lunes : une pour Marie, une pour Joseph, une pour le Féminin, une pour le Masculin. C’est une grande perversion, car cela brise l’unité du monde : de fait, chaque planète est le lieu où s’unifie le masculin et le féminin, au sein de chaque couple éternel. Et il ne peut y avoir qu’une seule Lune à la présidence de le liturgie céleste ; la raison d’une éventuelle deuxième Lune reste pour le moment un mystère.

Il dit aussi que les animaux fantastiques sont davantage le propre du féminin, et les machines, les robots, le propre du masculin. C’est aussi une grande perversion, car les animaux fantastiques appartiennent à la spiritualité conjugale, ils servent l’unité des choses, ils sont les maîtres et les responsables des animaux, des végétaux et des machines. Ils font le lien entre les humains et le reste du monde matériel. Si l’on place les robots au même rang que les animaux fantastiques, on brise l’ordre et l’harmonie du monde.

– Il cherche donc à déplacer les bornes antiques. Tu crois qu’il veut ressusciter l’Antique Dragon ?

– Oui, c’est cela : la Terre pour le Christ, pour les blancs-noirs, une Lune pour les hommes, pour les bleus, et une autre Lune pour les femmes, pour les rouges. Le monde divisé en trois bêtes : la spiritualité angélique masculin-féminin-enfantin qui a renié son Dieu, qui a renié l’amour, et qui cherche à dominer le monde, à en devenir la forme et le modèle, en singeant la Trinité Père, Fils et Esprit-Saint.

– C’est exactement ce que je voyais à Cracovie, dans la forme de la ville… Qu’est-ce que l’on peut faire ?

– Pour le père Olivier, nous avons cherché à l’avertir, à lui montrer que l’on n’était pas dupe, qu’il devait se convertir. La politique de l’Ordre reste la même depuis ses origines avec les anti-christs : avertir et préparer la résistance pour le jour de la moisson, mais ne pas arracher l’ivraie avant l’heure. Il nous faut suivre le Christ à la Croix et non pas prendre les armes. »

Hélène et Mathilde ont écouté toute la conversation. Mathilde intervient :

« Le temps semble advenir des choses prédites. On dit que la mission vers la Lune mise en place par le G57 en est un signe.

– Effectivement, le Petit Prince Lune avait parlé de cela. Il avait dit que les gens n’oseraient plus pendant longtemps envoyer des objets au-delà de l’orbite lunaire ; et c’est ce qui est arrivé.

– De fait, depuis que l’espace est devenu la demeure des élus du Ciel, la vieille division entre le monde sublunaire et le monde supra-lunaire a ressurgi d’une manière vivace dans l’esprit des gens. Comme quoi, les vieilles conceptions, si on n’en enlève pas toutes les racines, ont la vie dure. L’Ordre a toujours assuré qu’il n’y avait aucun problème à envoyer des objets dans l’espace, que les élus du Ciel ne s’en formaliseraient pas. Mais malgré cela, aucun projet pour atteindre ou dépasser l’orbite de la Lune n’a pu aboutir. Cela a eu cependant le bon côté de nous faire revenir un peu sur la Terre, et de chercher davantage à faire advenir le Ciel sur celle-ci en la transformant pour la rendre plus habitable et plus humaine. Il n’empêche que la mission actuelle est la première à paraître enfin réalisable depuis les premières missions lunaires il y a cinq cent ans.

– L’Ordre a beaucoup poussé en ce sens ; le roi Joseph et la reine Nathalie font tout pour qu’elle aboutisse. Ils ont de bonnes raisons, notamment ils pensent que les antichrists ont lancé, à l’insu de tous et dans la plus grande furtivité, des missions vers Jupiter, et qu’ils préparent quelque chose. Ils sont inquiets à ce sujet, et ils aimeraient que les nations prennent les moyens d’observer ce qui se passe là-bas.

– Si la mission sur la Lune aboutit, vous croyez qu’ils verront le Petit Prince et la Petite Princesse ?

– C’est fort possible. En tout cas, cela calmerait certaines rumeurs qui disent qu’ils sont partis très loin de la Terre et qu’ils s’en désintéressent pour laisser la place au deuxième Petit Prince Lune. »

La balade se poursuit, agréable, dans cette lumineuse journée. Hélène prend la parole :

« Le pape a annoncé pour dans deux ans une année de la Miséricorde. C’est une grande chance pour l’Église, il va falloir préparer les choses pour permettre au monde de s’approcher encore du Cœur Miséricordieux de notre Dieu pour qu’il se refasse en lui. »

Troisième partie : Une mission et un combat

Le Jubilé de la Miséricorde

C’est l’ouverture du Jubilé de la Miséricorde. Il y a de grandes fêtes à Rome autour du pape. Pierre et Mathilde s’y rendent avec Jean et Hélène. Un couple de leurs amis de l’Ordre, Simon et Louise les accompagnent. Leurs principaux animaux sont un pégase et une sirène ; et ils représentent le Trône de la Poésie du Chérubin de l’Unité, c’est un Trône liée à la Grèce.

Ils se promènent dans la grande ville. La trace des anges protecteurs se retrouve dans la physionomie de chaque ville. Les lieux saints sont des lieux de représentations de ses anges. Chaque ville est gardée principalement par quatre anges d’un même Séraphin, Principautés pour les grandes villes, Archanges pour les villages ; un pour chaque Chérubin entourant le trône céleste : un pour le gouvernement de l’unité, un pour la chrétienté intérieure, un pour la chrétienté extérieure et un pour le gouvernement temporel. Cela correspond aux quatre vocations : serviteurs de l’unité, religieux, prêtres et laïcs. À Rome, qui est le lieu par excellence du Chérubin de la Chrétienté Extérieure, c’est-à-dire celui de l’Église, les quatre anges protecteurs sont représentés par les quatre basiliques majeurs : Saint-Jean du Latran, Sainte-Marie Majeure, Saint-Pierre de Rome et Saint-Paul hors les murs. Il y a ensuite une multitude d’autres anges qui trouvent leur place dans la ville : toute grande ville a des anges selon les sept Séraphins.

Le pape célèbre la messe d’ouverture de l’année de la Miséricorde à Saint-Pierre de Rome. C’est une grande fête, il y a beaucoup de monde. Joseph et Nathalie sont là aussi. L’après-midi, Joseph, Nathalie, Jean, Hélène, Pierre et Mathilde ont rendez-vous avec le Saint-Père et ses deux principaux cardinaux.

Ce sont de joyeuses retrouvailles ; tout le monde s’échange des nouvelles. Puis, l’on passe aux choses sérieuses. Le Saint-Père annonce qu’il pense renoncer à sa charge à la fin du jubilé de la Miséricorde. L’on se met à parler du présent et de l’avenir de l’Église. Joseph aborde enfin le sujet qui suscite leur rencontre :

« Il nous semble de plus en plus clair qu’il va y avoir un choc dans l’Église. Il se dessine dans beaucoup de cœurs une ligne de fracture qui correspond à ce qui a été annoncé depuis bien longtemps. L’esprit de l’anti-église imprègne beaucoup de monde, et ce jusqu’à des personnes haut placées. Vous savez de qui je veux parler en particulier. Beaucoup quitte de plus en plus leur attachement à l’Ordre ; il s’en défie. Le gouvernement des Nations-Unies semble lui aussi atteint. L’apparence est à la fidélité, mais la rébellion s’installe de plus en plus. Le G5 n’a pas été beaucoup touché, mais de nombreuses voix s’élèvent de par le monde pour changer subtilement l’ordre établi. Il faut nous préparer à vivre une nouvelle Pâque. Cela semblait presque impossible il y a encore cinq ans tant tout semblait installé d’une manière immuable, mais les choses se sont mises à changer très vite ; tout semble avoir été préparés méthodiquement et secrètement pour pouvoir agir en très peu de temps. Pour nous cela est clair, nous sommes à nouveau devant un échec de tous les plans humains ; il faut nous confier en l’action de Dieu, et seulement en elle, et agir selon sa volonté.

– Je rejoins vos pensées. Elle m’habite depuis longtemps. Que préconisez-vous ? »

Nathalie prend la parole pour répondre :

« Du côté de l’Ordre, nous allons faire un passage de flambeau secret pour entrer dans la résistance. Joseph et moi allons passer la main à Pierre et à Mathilde ; ils ont toutes les qualités requises, et ont accepté leur mission. Nous continuerons à diriger l’Ordre en façade ; nous ne mettrons que les personnes de confiance dans la confidence.

Du côté de l’institution de l’Église, nous pensons qu’il faut appliquer la procédure exceptionnelle. Si elle a été mise en place, c’est précisément pour ce cas-là.

– Le Petit Prince Lune a parlé de ce jour, et a dit que ce serait nécessaire. », ajouta Joseph.

Le Saint-Père médita sur la réponse silencieusement. Il s’attendait à cela, c’était dans la continuité de ce qui avait été annoncé, et de ce qu’il voyait autour de lui. Malgré ses discrets avertissements, beaucoup des ecclésiastiques à haute responsabilité se laissaient séduire par la manière de voir du père Olivier et de tous ceux qu’il représentait. Le père Olivier n’était pas cardinal, mais il avait surpris certains de ses cardinaux en train de dire qu’il ferait un très bon pape, et qu’ils étaient prêts à voter pour lui. Cela ne s’était jamais vu depuis longtemps : voter pour quelqu’un qui n’est pas cardinal.

Le Saint-Père répondit :

« Qui suggérez-vous comme candidat ?

– Le père Antoine. Vous le connaissez, c’est un saint homme, très pieux, très à l’écoute de Dieu et de sa Volonté, un grand adorateur et un grand évangélisateur. Un vrai apôtre. Il saura mener une église des catacombes.

– Je vous propose de prendre un temps de prière à la chapelle pour invoquer l’Esprit-Saint, et nous laisser guider. Gardons cela dans le cœur, je vous enverrai un message en temps voulu pour vous donner ma réponse. »

La réponse ne tarda pas. Deux semaines après, Joseph et Nathalie reçurent un message du Saint-Père :

« J’acquiesce à votre demande. Je me chargerai du nécessaire d’ici la fin de l’année de la Miséricorde. Confions cela à la Sainte Vierge et à Saint Joseph, à saint Michel et à tous les saints anges. »

Le parvis extérieur, qu’il soit abandonné aux païens…

Cœur à cœur

Pierre est seul dans sa chambre. Il prie.

À genoux devant son oratoire, il se plonge en Dieu. Il lui semble être posé dans l’unité et la paix sur le Divin, avec toutes ses facultés spirituelles épanouies à leur juste place, nageant dans l’océan infini des relations de l’Amour et des échanges du Royaume ; alors même que tous les déséquilibres du monde semblent peser sur son âme et à même de le briser pour toujours ; alors même que l’on cherche à lui faire renier l’amour en face, mais que lui trouve vraiment trop bête de ne pas vivre d’amour.

L’échange amoureux avec son Dieu se vit simplement dans le silence, dans la délectation d’être un être devant l’Être, un cœur dans le Sacré-Cœur, d’avoir ardente en soi la flamme divine.

« Petit enfant, j’ai besoin d’une âme qui se donne pour l’unité du monde. J’ai besoin de deux petites âmes unies pour fonder un monde nouveau. »

« Petit enfant, j’ai besoin de petites âmes qui ne vivent que pour la confiance, afin de la donner à ceux qui en ont besoin dans l’effondrement du monde. J’ai besoin de témoins pour garder vive la flamme de l’espérance au sein des ténèbres, dans le jour de la désolation. »

« Mon Dieu, je ne vois en moi aucune confiance ; je ne vois que faiblesses, péchés et imperfections. Mais je vois votre confiance, je la vois imprégner mon âme, je la vois l’habiter, la guider. Alors je n’ai pas de crainte. »

« Petit enfant, je t’ai fait vivre dans ton cœur le passage au travers des ténèbres vers la Lumière. C’est cela que le monde va vivre à son tour ; c’est cela que tu dois accompagner. »

« Mon Dieu, votre Parole en mon âme me remplit d’ardeur et de confiance. J’irai sur vos chemins. »

Deux ans plus tard

Deux ans se sont écoulés. Beaucoup de choses se sont passées. Les craintes des uns et des autres étaient fondées. Après la renonciation du pape à sa charge, le conclave a élu le père Olivier. À cette place, il a donné libre cours au déploiement de sa théologie et de sa stratégie. L’Ordre a été mis de plus en plus de côté, comme si l’on allait passer à autre chose, comme si l’arrivée prochaine du nouveau Petit Prince Lune allait donner naissance à un nouvel ordre du monde. Le gouvernement mondial a adhéré sans réserve à la vision du père Olivier. Un an à peine après son accession apparente au trône de Pierre, on perçoit déjà que les animaux fantastiques se font plus rares, moins visibles ; les robots quant à eux se répandent davantage dans le monde ; ils prennent progressivement leur place ; le merveilleux semble reculer pour laisser advenir un monde froid et lugubre.

De nombreuses tentatives ont été faites par des membres de l’Ordre, ou par le père Antoine et d’autres saints prêtres, pour ramener le père Olivier et ceux qui le suivent dans les voies de Dieu. Mais rien n’y a fait.

La mission spatiale a pu partir pour la Lune, avec à son bord un couple de l’Ordre, André et Solenne ; mais on en a perdu toutes nouvelles quand les astronautes sont passés du côté cachée de la Lune. Les gens se sont mis à dire que l’on était allé trop loin dans l’orgueil en voulant aller au Ciel et que de là était en train de venir un châtiment de Dieu ; on s’est mis à accuser l’Ordre d’être à l’origine de cela.

Pierre est à nouveau dans sa chambre ; cette fois-ci il est avec Mathilde. Ils prient.

« Dieu d’Amour, vous pourriez nous éviter la Croix. Nous pourrions dire à tous la vérité sur le père Olivier et le père Antoine et mener la guerre ouverte contre les puissances des ténèbres. Mais la Croix, c’est ce que vous avez choisi pour vous-même. Alors c’est elle que nous désirons pour nous. »

Pierre prie dans son cœur :

« Mon Dieu, la seule chose qui m’intéresse en ce monde, la seule chose que je vous demande, c’est votre Croix ; c’est ce lieu où l’humanité s’unit à la divinité, ce lieu où se joue la rédemption du monde. Mon Dieu, donnez-moi de pénétrer le mystère de la Croix, de lui être unie, de me laisser envahir par ses sentiments. Donnez-moi de l’étreindre, de n’être qu’étreinte avec elle, pour le meilleur et pour le pire. Et que de là jaillisse des flots de vie pour le monde ; que de là jaillisse l’Esprit en abondance dans une effusion qui renouvelle le monde. »

Mathilde prie dans son cœur :

« Dieu d’Amour, je souhaite vous accompagner dans votre immolation pour le monde. Le seul lieu où je veux me tenir, c’est à vos pieds, vous contemplant dans votre mystère pascal où dans l’union nuptiale vous transformer toute chose. Ma demande serait de me laisser pénétrer par le mystère de l’Agneau Immolé, de m’unir à lui, de lui témoigner toute mon affection. Afin que fécondée par Lui dans ce mystère d’Alliance, je puisse servir l’enfantement d’un monde nouveau, je puisse contribuer à une nouvelle effusion de l’Esprit-Saint. »

L’ultimatum

Le père Olivier a décidé un jour d’établir d’une manière dogmatique les points principaux de sa doctrine. Il est sur le siège de Pierre, ils sont donc à croire par tous. Mais ceci n’est qu’une apparence, car le vrai pape, c’est le père Antoine. Hormis ceux qui ont été prévenus de personne à personne, ou ceux qui croient aux prophéties, il n’y a pas de raison valable pour ne pas se soumettre à cette doctrine. Celle-ci entraîne, pour ceux qui savent voir, une déviance dans la foi qui mène droit vers l’abîme.

L’Ordre de la Croix a été sommé de se soumettre. Mais le jour où Joseph et Nathalie devaient se prononcer, ils ont été rappelés par Dieu au Ciel. Cela a semblé marquer pour beaucoup comme une fin pour l’ordre, car il n’y avait pas de successeurs apparents. Les autres sont alors restés dans le silence, exhortant dans le secret des cœurs à se préparer à la suite des évènements.

Mais le père Olivier n’a pas voulu se contenter d’un silence. Il a demandé une déclaration officielle stipulant que chaque membre de l’Ordre se soumet à sa doctrine. Les membres de l’Ordre ont refusé. Il leur a alors donné un ultimatum pour acquiescer à sa demande sous peine d’excommunication.

Pierre et Mathilde prient : « Mon Dieu, vous avez aimé la Croix ; vous avez été rejeté, abandonné ; donnez-nous l’honneur et la joie de vous suivre. Et donnez-nous la grâce de le vivre comme un sacrifice de rédemption pour les pécheurs. »

L’ultimatum est passé. L’Ordre de la Croix n’a pas obtempéré. La sanction est tombée. Aux yeux de tous, ils sont excommuniés. L’Ordre le plus glorieux entre tous semble avoir sombré dans les lieux ténébreux. Ses membres apparaissent dans les dire de beaucoup comme les suppôts de Satan, comme les serviteurs de la Bête, comme ces antichrists annoncés par les prophètes qui se sont faits passer pour les bergers du troupeau. Le père Olivier adopte désormais ce langage et il se présente comme le serviteur de saint Michel en combat contre l’infâme Dragon. Et il s’annonce progressivement comme le nouveau Petit Prince Lune : en ce temps où le gouvernement du monde passe au Chérubin de la Chrétienté Extérieure, il est normal que le gouvernement unifié du monde passe entre les mains de la papauté. C’est remettre en cause les principes même de la distinction des quatre pouvoirs.

Dans le secret, le père Antoine mène l’Église des catacombes, ordonne et forme des évêques et des prêtres pour faire perdurer la flamme de la chrétienté. Les membres de l’Ordre bénéficient de leur secours et par eux accèdent aux sacrements ; ils continuent à être nourris à la source cachée. La nouvelle de l’existence de cette Église souterraine se répand de personne à personne, redonnant l’espérance et la confiance à ceux qui se sentaient perdus.

Les membres de l’Ordre ne se font pas trop d’illusions sur le fait que le père Olivier soit au courant de cette église secrète. Mais ils savent que les plans de Dieu se réaliseront quoi qu’il arrive. Le père Olivier doit attendre son heure pour lancer une grande persécution. Dieu doit attendre son heure. En attendant, ils continuent leurs vies simples faites de prières, de rencontres, de services et de travail. Une vie ordinaire pleine d’extraordinaire.

L’attitude de beaucoup envers les membres de l’Ordre est de plus en plus dure : certains les insultent, les prennent à partie, les accusent de tous les maux du monde, on ne veut plus les comprendre, les accueillir et les écouter. Ils se font exclure des assemblées, avec ceux qui les soutiennent. Le langage se fait agressif, on en vient à dire que leur existence même sur la Terre perturbe l’ordre des choses, qu’il faudrait les forcer à la conversion ou les faire disparaître pour que la Terre devienne davantage conforme à la Volonté de Dieu.

La Croix se dresse progressivement sur le monde.

Jérusalem

Le père Olivier a annoncé un matin qu’il allait bientôt ouvrir la deuxième moitié du millénaire, ouvrir le temps de saint Joseph, inaugurant ainsi son règne en tant que Petit Prince Lune. Cela se fera à Jérusalem, au Temple, à la prochaine Pentecôte. Il a dit qu’il ferait alors venir le feu du Ciel sur la Terre, qu’il ferait advenir une deuxième Lune à la Terre, sa Lune, et que les puissances célestes viendraient pour l’accompagner en cela.

Il se présente de plus en plus comme une incarnation du masculin divin, là où sa bien-aimée qu’il a dévoilé être une religieuse dans un monastère est une incarnation du féminin. La notion de rotation des fonctions au Ciel qui fait passer les uns et les autres à la présidence de la liturgie céleste semble avoir disparu de son langage. Il se présente comme celui vers qui converge tout ce qui a été réalisé jusque-là : l’ère de saint Joseph, conduisant à la pleine extériorisation du mystère chrétien, nous dévoile le plus grand mystère de la chrétienté. Ce qu’il cherche paraît de plus en plus évident : se faire passer pour l’incarnation de Dieu le Père, là où sa bien-aimée est une incarnation de l’Esprit-Saint ; et se faire adorer ainsi par tous éternellement car ayant acquis l’immortalité. Il cherche à faire admettre au gens que le Père est le Masculin, l’Esprit est le Féminin et le Fils est l’Enfant… C’est perdre de vue tout le mystère de la Sainte Famille où dans chaque Personne divine se dévoilent le mystère de la Famille Masculin-Féminin-Enfantin.8 C’est se réduire à une spiritualité angélique, masculin-féminin-enfantin, qui se prend pour Dieu : le Père, le Fils et l’Esprit-Saint, sans notion de Famille au sein de chaque Personne.

L’Ordre de la Croix a annoncé que ses membres seraient aussi présents aux célébrations de la Pentecôte à Jérusalem dans un esprit de résistance à la déformation de la spiritualité, et pour intercéder pour un renouveau du monde. Ils ont quitté leur quotidien et se sont mis en route joyeusement vers ce but. Ils sont allés à la mort en chantant. Durant toutes ces épreuves des derniers temps, leur présence et leur joie réconfortaient le peuple des anawims, le peuple des pauvres de cœur qui trouvaient ainsi des raisons d’espérer dans la bonté du Tout-Puissant. La route désormais s’ouvre vers Jérusalem ; c’est l’ultime pèlerinage ; et, étonnamment, personne ne les a empêchés de s’y rendre. Ils sont là, dans la ville sainte, priant, intercédant, glorifiant Dieu, chantant, jouant, dansant. C’est le temps pascal où l’on attend que l’Esprit soit donné au monde.

Un petit enfant accompagné de ses parents regarde passer Pierre et Mathilde : « Oh ! Regardez ! Ce sont le Petit Prince et la Petite Princesse, ce sont les deux élus, les deux flambeaux ! Si, si j’en suis sûr, c’est grand-mère qui m’a dit que c’était eux ! ».

Son père se met alors à lui caresser gentiment sa petite tête blonde en souriant.

Désormais, nous en sommes à la grande messe de Pentecôte qui a lieu au Temple. Le père Olivier la préside. Elle s’écoule dans les formes habituelles. Mais les membres de l’Ordre ne sont pas dupes : dans cette liturgie, ce qui devrait être du pain n’est pas du pain, ce qui devrait être du vin n’est pas du vin. Ce sont des substances qui leur ressemblent. Il n’y a pas de transsubstantiation ; il n’y a qu’un vide abyssale de non-présence. Les paroles et les rites servent aux serviteurs des ténèbres pour faire vivre en eux les spiritualités démoniaques en pervertissant dans leur cœur le sens des mots, et pour répandre ainsi leurs ténébreuses lumières dans le monde. Cette messe est pour eux une messe noire. Mais peu importe, ceux qui savent agissent comme si de rien n’était ; ceux qui sont excommuniés en apparence demandent à être bénis ; les autres communient. La vraie messe se joue ailleurs, dans le cœur des âmes saintes qui ont été nourries autrement à la source sacramentelle.

La célébration se finit. Après la bénédiction, le silence se fait. On voit le père Olivier se concentrer. On comprend que c’est le moment attendu où il doit se passer quelque chose. L’atmosphère se fait pleine d’intensité. L’émotion est grande, pleine d’attente et de crainte. Le père Olivier ouvre la bouche :

« Voilà que j’invoque sur ce monde l’Esprit de Dieu pour qu’il y descende dans une véritable nouvelle Pentecôte, qu’il l’embrase, et qu’advienne le règne définitif des élus. Voilà que je demande au feu du Ciel de descendre sur la Terre. Voilà que je demande aux puissances célestes de venir sur la Terre pour que s’ouvre la pleine et entière réalisation des promesses du christianisme. »

Et voilà que le monde se pare d’une couleur étrange, d’un bleu légèrement ténébreux. Voilà que les regards se tournent vers le ciel, et que l’on y voit un astre surgir et se diriger vers la Terre. Il danse légèrement dans la voûte céleste avant de s’arrêter tel un point fixe dans le ciel.

Les nouvelles vont vite : les observatoires annoncent qu’il s’agit du satellite Europa de Jupiter qui a quitté son orbite pour se mettre autour de la Terre. La Terre a désormais deux Lunes. L’ancienne et la nouvelle. Celle qui a jaillit d’elle-même et celle qui vient de la planète Roi.

Mathilde s’adresse à Pierre : « Nous ne nous étions pas trompés. Ils étaient bien allés vers Jupiter pour préparer leur coup, et semer l’illusion à coup de nouvelles technologies et de spiritualités démoniaques. »

La Lune Europa se met maintenant à émettre une lumière tricolore, blanc, bleu et rouge. Et l’on voit apparaître un cortège d’êtres se dirigeant à travers les airs depuis ce nouveau satellite jusqu’au lieu de la célébration. Ils sont fluides et lumineux, de gracieuses apparences et ont des formes d’anges ; mais ce ne sont pas des animaux fantastiques.

Pierre se tourne vers sa bien-aimée : « Et voilà un cortège de robots… Ils cherchent à supplanter les animaux fantastiques par des robots… Ce qui me gène le plus dans ces êtres, c’est qu’ils sont chacun unicolores, au lieu d’être multicolores comme nos chers animaux. Ils ont une lumière qui me paraît si froide. »

Le père Olivier se retrouve entouré des trois anges de plus belles prestances. Une conversation commence. L’on comprend qu’il s’agit de soi-disant saint Michel, saint Gabriel et saint Raphaël. Un ange blanc-noir, un ange bleu et un ange rouge. C’est visiblement une scène de triomphe pour le début d’un règne éternel ; et la majesté qui semble être accordée au père Olivier dépasse toute mesure. L’on parle du plan de Dieu depuis l’origine, de l’histoire du salut, de ses multiples étapes, du règne de paix, de joie et de délices sans fin qui est en train de s’ouvrir. Les gens de la Terre entière regardent cela médusés ou apeurés. Les uns se sentent emportés dans le sentiment de vivre quelque chose de grand, quelque chose qu’ils ont toujours désiré ; les autres se demandent comment cela va tourner et combien de temps il reste encore avant que toute l’horreur de cet instant n’éclate dans toute sa vérité.

Une flamme de résistance brûle toujours. Les membres de l’Ordre et ceux qui les accompagnent se sont mis à chanter un doux chant à l’Agneau Immolé où l’on parle de la Croix, de l’abandon et de la confiance, ainsi que de la tendresse de Dieu et de son Amour.

Ces personnes qui sèment le trouble sont d’ailleurs devenu le sujet de conversation de la réunion au sommet. Ils y apparaissent comme les suppôts des démons avec lesquels on a usé durant si longtemps de miséricorde, cherchant toujours à les faire revenir dans l’amitié avec Dieu. On parle de ces hommes et de ces femmes comme des êtres dont le choix incompréhensible de se révolter contre Dieu a conduit à toutes les horreurs qu’a pu connaître le monde. Mais après le temps de la Miséricorde, nous arrivons maintenant au temps du Jugement, pour que la Jérusalem Céleste puisse resplendir de toute sa splendeur. Le temps de Marie était celui de la Miséricorde ; le temps de Joseph sera celui du Jugement. Il est temps de leur demander de choisir définitivement leur camp : la conversion ou la précipitation dans l’enfer éternel.

À peine ces paroles ont-elles été prononcées que les serviteurs angéliques se mettent en route et vont chercher du milieu de la foule la totalité des membres de l’Ordre. Ils sont là par centaines devant l’Autel de Dieu, au cœur du monde : tous les couples représentant les Séraphins, les Chérubins et les Trônes, et beaucoup d’autres.

On prononce sur eux des paroles d’exorcisme, on les exhorte à choisir entre le bien et le mal, entre la vie et la mort, à revenir de leur folie, à admettre leurs erreurs et à se réconcilier avec Dieu. On leur fait comprendre qu’il s’agit désormais d’un choix sans retour : une éternité de souffrances ou une éternité de délices.

Pierre et Mathilde sont au centre du groupe, tenus par le soi-disant saint Michel. On les présente comme les instigateurs de toute la rébellion, comme les antichrists par excellence. On les somme de se prononcer. Pierre regarde le père Olivier du plus grand regard d’amour dont il soit capable et répond :

« Le Christ a toujours été pour nous un doux Maître qui ne nous a jamais déçus. Nous ne vous suivrons pas dans vos erreurs et votre perfidie ; nous resterons fidèles par la grâce de Dieu au témoignage de l’Amour ; et nous suivrons encore aujourd’hui notre Seigneur dans son sacrifice. Les prophètes ont annoncé ce temps où il faudra choisir entre ceux qui se glorifient contre Dieu en se faisant passer pour Dieu, et ceux qui le servent dans le rejet et l’humiliation.

L’histoire de votre reniement est connu depuis longtemps. Les gens ne sont pas dupes et beaucoup savent la vérité. Vous n’êtes pas le pape, et vous le savez : la procédure exceptionnelle avait été utilisée. Ergo tute es Antichristus ; et nos sumus alteri christi. Convertissez-vous avant qu’il ne soit trop tard. »

Mathilde poursuit :

« Voici venir des temps, oracle du Seigneur, où après la souffrance et la persécution, l’Esprit de Dieu viendra sur ce monde, et donnera naissance à un monde renouvelé, un monde pour Dieu, où la frontière entre les choses de la Terre et les choses du Ciel aura été brisée. Nous ne vous craignons pas, nous vous plaignons, et nous désirons le sacrifice de nos vies pour qu’advienne ce monde de paix et de justice, et pour que le salut puisse vous être encore à nouveau proposé. Nous croyons que Dieu saura nous sauver de la mort, nous sauver dans la mort. »

Et tous les deux en cœurs :

« Ave Crux, spes unica ! »

Et tous les membres de l’Ordre reprennent aussitôt d’une seule voix :

« Ave Crux, spes unica ! »

Le père Olivier semble fou de rage, mais il cherche à ne pas le montrer. Il se tourne vers les autres membres du groupe, les regarde les uns après les autres. Pas un ne cède. Pas un ne renie son Dieu pour éviter la mort.

La sentence tombe : ils sont bon pour la damnation. La parole est suivi des actes. Les anges, de leurs épées flamboyantes, transpercent le cœur des élus. Leur sang se répand autour de l’Autel du Temple. Il abreuve la terre.

Jérusalem, Jérusalem, toi qui tue les prophètes qui te sont envoyés…

Arrêtés, puis jugés, ils ont été condamnés. Leur sort a été compté avec les infidèles, alors même qu’ils intercédaient pour les pécheurs.

Le Seigneur s’est trouvé des agneaux pour l’holocauste. Ils ont été sacrifiés au lieu même où leur Seigneur fut crucifié.

Ils étaient le Sacré-Cœur de Jésus en combat pour le monde, le Cœur Immaculé de Marie en combat pour le monde, le Cœur Glorieux de Joseph en combat pour le monde. Ce Cœur a été transpercé, et de lui a jailli de l’eau et du sang.

L’atmosphère du monde se fait ténébreux. Les faux anges semblent perdre de leur luminosité.

Le père Olivier exulte d’un cri de victoire devant l’anéantissement de ceux qu’il exècre. Mais ce cri n’est finalement qu’un horrible cri de désespoir, car il sait profondément que ce n’est pour lui qu’une défaite. Le sang des élus a changé le cœur de l’humanité. Tout est en train de bouger, de basculer. Son empire a perdu toute assise, il s’effondre, il s’auto-détruit ; et lui ne peut rien faire pour le retenir ; les démons ne peuvent rien faire pour garder leur empire.

Pour le moment, il fait mine d’être le maître incontesté de l’univers, assis pour toujours sur son trône, qui après avoir vaincu la Terre va partir pour la conquête du Ciel. L’abomination de la désolation se trouve installée là où elle n’aurait jamais dû être : sur le trône de Pierre, sur le trône de Dieu. Il demande que les corps restent exposés jusqu’au lendemain matin pour que tout le monde voit la mort de ceux qui pouvaient peut-être encore leur donner de l’espoir. Et il demande qu’ils soient brûlés à l’aube. Il annonce qu’ensuite commencera le jugement de toute la Terre pour la grande moisson.

La deuxième Lune

Le monde semble partout en deuil. C’est l’attente, où les uns réconfortent les autres, en leur rappelant les prophéties, leur rappelant ce qui a été dit pour ce jour de ténèbres, en leur assurant que Dieu ne laissera pas ses ennemis triompher indéfiniment, que la victoire viendra telle une deuxième résurrection, qu’il faut garder l’espérance. Demain sera un jour d’horreur ou un jour de joie, il n’y pas d’alternative, il n’y a plus d’alternative. Adoration ou désespoir. Contemplation de Dieu et de ses promesses, ou repli sur soi et sur son incapacité à se sauver par soi-même.

La nuit arrive, c’est la pleine Lune. Du moins pour l’ancienne Lune. La nouvelle est une demi-Lune. C’est une nuit à deux Lunes. L’une rayonne de tous ses feux, l’autre ne nous montre que la moitié d’elle-même.

Le Temple est gardé par les faux anges. Les corps restent visibles dans cette nuit étrange où un nouvel astre rayonne sur le monde. Des personnes veillent en nombre autour des corps, une bougie à la main. Oubliant la crainte du châtiment qui peut les attendre à l’aube pour avoir montré leur soutien aux membres de l’Ordre, ils sont là à prier. Ils se relaient. Certains passent juste un instant et repartent ; d’autres restent pour la nuit. La ville sainte ne dort pas cette nuit ; elle veille.

Deux heures avant l’aube, la lumière de la Lune se fait plus intense. Puis, cette petite planète se met à tourner sur elle-même ; la face cachée apparaît. Et les yeux des spectateurs médusés découvrent que celle-ci est verdoyante, pleine de vie, pleine de civilisation, qu’elle est habitée. La lumière qui s’en dégage est chaude, elle cumule toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Le monde se pare d’un aspect féerique, en même temps doux et joyeux. Une musique surgit dans le silence apportant paix et réconfort. C’est une musique de voix et d’instruments. Il y a aussi des rires.

Puis, un chemin d’or et d’argent se dessine entre la Lune et l’esplanade du Temple, sur lequel s’avancent des hommes et des femmes de grandes beautés qui rayonnent de la Lumière divine qui les habite de l’intérieur. Ils sont accompagnés d’une foule d’animaux fantastiques tous aussi merveilleux les uns que les autres qui plongent ceux qui les regardent dans un monde d’enfance et de gaieté d’une manière qu’ils n’avaient jamais encore expérimentés.

Après l’horreur des derniers temps, le contraste saisit d’une manière indicible. Tout n’est là que beauté et harmonie. La joie et la paix redeviennent dans le cœur une expérience sensible.

Les saints et les saintes s’avancent jusqu’au Temple, jusqu’au lieu où gisent les membres de l’Ordre. À leur tête, on reconnaît le Petit Prince et la Petite Princesse de la Lune. Derrière eux, d’autres semblent aussi reconnaissables, et on croit voir en eux des personnes ayant vécu aux divers âges de ce monde. Avec eux, on reconnaît aussi, à l’étonnement de tous, les membres de l’expédition lunaire, sains et saufs, qui ont l’air très à l’aise au milieu de ce beau monde.

Les saints et les saintes s’approchent des corps étendus, se penchent sur eux, soufflent sur eux. Et la vie se met à revenir. Les uns après les autres, ils se relèvent, se mettent à parler, à rire. On leur donne à manger et à boire.

Durant tout ce temps, les faux anges sont sortis de l’attention des gens. Ils ont semblé comme disparaître dans la lumière qui est venue de la Lune. Leur souvenir paraît bien ténébreux par rapport à ce qui est expérimenté désormais, et on se demande comment certains ont pu se laisser tromper l’espace d’un instant. Les serviteurs du père Olivier ont aussi disparu. Certains rejailliront dans les jours prochains, repentant, et demandant miséricorde. Le père Olivier, quant à lui, n’a laissé aucune trace. On ne le reverra pas.

Le jour se lève. C’est un jour de joie et d’allégresse. On décide d’organiser une grande fête. Tout le monde est invité. Il y aura de la viande grasse et des vins capiteux. Tout le monde se mélange : les saints, les pas saints, les élus, les petits, les grands. Les animaux fantastiques sont aussi de la partie. Il y a des danses, des rires, des poèmes, des histoires, des contes, des spectacles, des feux d’artifices, des jeux. La joie et rien que de la joie. La journée sera aussi marquée par une grande messe d’action de grâce et de demande d’expiation, présidée par le père Antoine.

Le Petit Prince et la Petite Princesse de la Lune discutent avec Pierre et Mathilde. Ces derniers ont été félicités pour leur fidélité à l’esprit de l’Ordre, pour l’avoir conduit dans la droite ligne de sa vocation. C’est maintenant Pierre qui parle :

« En allant sur Jupiter, ils avaient bien dû voir que vous habitiez la face cachée de la Lune, qu’elle était devenue belle et luxuriante.

– En effet. Et ils ont quand même persévéré dans leur entreprise. Ils savaient qu’elle était vouée à l’échec ; mais ils ont préféré se persuader qu’ils allaient être les plus forts, plutôt que de revenir vers Dieu.

– Et la deuxième Lune, pour qui est-elle ? À qui est-elle destinée ?

– Mais c’est la vôtre, Pierre et Mathilde, la vôtre. Vous y monterez dans quelques années.

– Je ne comprends pas. Et vous alors ? Comment peut-il y avoir deux Lune ? L’une des deux va-t-elle donc partir ?

– En effet, la nôtre va partir ; mais nous ne partirons pas tous seuls et pas tout de suite. Nous allons emmener une colonie d’hommes et de femmes encore en chemin pour habiter un autre lieu de l’univers. Nous sommes venus sur la Terre préparer la conquête de l’espace. Le Ciel est descendu sur la Terre, et c’est maintenant à la Terre de partir pour le Ciel. Au cours des prochaines années, nous allons organiser le déménagement d’un groupe de personnes vers la Lune qui est maintenant habitable ; puis nous partirons tel un vaisseau spatial à travers l’univers.

– Et quand nous serons partis, ajouta la Petite Princesse, une autre planète d’un autre saint et d’une autre sainte viendra se mettre en orbite autour de la Terre pour préparer une nouvelle colonie. Et ainsi de suite ; et de même depuis les diverses colonies il y aura d’autres colonies ; et ce jusqu’à ce que le Ciel entier soit rempli de tous les élus que Dieu a voulu. Chaque colonie sera sous la protection d’un saint et d’une sainte. En effet, selon la volonté de Dieu, une planète habitée ne peut exister que sous la protection d’un saint et d’une sainte.

– J’ai compris, s’écria Mathilde. Deux Lunes ! Mais oui, deux Lunes ! Une pour marquer la présidence du Séraphin dans la liturgie céleste, et une pour marquer la colonisation du ciel. Dans l’éternité, il n’y en aura qu’une, mais tant que l’on est en chemin, il y en aura deux. Une pour le temps du déploiement éternel des relations, et une pour le temps de l’achèvement du monde. Mais, est-ce que nous partirons nous aussi un jour avec une colonie à travers l’univers, ou est-ce que nous resterons autour de la Terre jusqu’à la fin des temps ?

– Vous partirez aussi, à la fin du millénaire.

– Et vous autres les saints, vous resterez avec nous ou vous repartirez là haut ?

– La brisure entre le monde de la Terre et le monde du Ciel a été colmatée par votre sacrifice. La présence des saints va se faire de plus en plus visible avec les années. Vous nous croiserez dans la rue, dans les forêts, dans vos maisons. Nous viendrons parfois manger avec vous, participer à vos célébrations et à vos fêtes. Vous vous habituerez petit à petit à nous. »

Il fait maintenant nuit. C’est un ciel étoilé avec deux Lunes. La fête se poursuit.

Soudain, un petit garçon s’écrie en regardant le ciel :

« Oh, regardez ! Les étoiles. Elles bougent, elles tournent. »

En effet, les étoiles se mettent à danser autour de la Terre. C’est que, désormais, l’univers entier s’embrase progressivement sous l’action de l’Esprit-Saint. Les corps célestes se déplacent de plus en plus au rythme de la Divine Liturgie qui a lieu autour de la Terre qui a été choisie par Dieu pour être son Trône. C’est un mouvement qui s’amplifiera avec le temps, avec les siècles et les millénaires ; c’est une transformation progressive du Cosmos, pour qu’à la fin toutes choses soient resplendissantes de la gloire de Dieu.

Et quand le Christ achèvera son retour à la consommation des millénaires, il ne restera finalement qu’à enflammer définitivement un monde transformé de la gloire de la divinité.

FIN

1Les Trônes qui sont les anges du troisième chœur se relaient dans leurs fonctions de présidence de la liturgie céleste. À l’époque de cette histoire, le Trône de la Miséricorde n’a plus la présidence qu’il a eu au début du Troisième Millénaire. Elle est alors au Trône de l’Enfance du Chérubin de la Maisonnée du Séraphin de l’Écologie. En effet, chaque présidence d’un Trône du Séraphin présidant la liturgie du millénaire, ici le Séraphin de la Communion, se trouve précédée ou suivie de la présidence d’un Trône d’un autre Séraphin.

2Comme on l’a dit, les Trônes sont les anges du troisième des neufs chœurs angéliques, après les Séraphins et les Chérubins. Les Trônes sont au nombre de 168, les Chérubins de 28 et les Séraphins de 7. Chaque Séraphin est assisté de 4 Chérubins et de 24 Trônes. Chaque Séraphin prend à tour de rôle la présidence de la liturgie céleste ; les 4 Chérubins qui l’assistent se succèdent à leur tour à la primauté de leur chœur ; et de même pour les 24 Trônes qui l’assistent. Ce mouvement angélique se reflète dans le monde des hommes qui n’est pas étranger à la spiritualité angélique ; et les différentes nations de la Terre sont le reflet des Trônes, des Chérubins officiant et du Séraphin présidant.

3Il convient de ne pas confondre le « Trône de la Gloire », qui est le lieu de la présence de Dieu au cœur de tout le déploiement de la spiritualité des anges et des hommes, avec les « Trônes » qui sont les anges du troisième chœur. La similitude du nom permet cependant de souligner que chacun de ces anges sert à tour de rôle le Trône de la Gloire ; chacun en est un reflet.

4Le lecteur averti aura noté que les rotations de Chérubins ont lieu environ tous les 250 ans.

5Nous proposons ici une évolution de l’orthographe au cours de ce troisième millénaire qui consiste à écrire « Saint Joseph » et non « saint Joseph » à cause de sa place particulière dans les mystères de Dieu. C’est ce que l’on fait déjà avec la Sainte Vierge Marie.

6Il y a sur la Terre une nation pour le Séraphin présidant la liturgie, 4 nations pour les Chérubins qui l’assistent, 6 nations pour les 6 autres Séraphins assistés chacun de 4 des 24 Chérubins du Séraphin présidant, 24 nations pour les 24 autres Chérubins assistés chacun d’un des 24 Trônes du Séraphin présidant la liturgie, 144 nations pour les 144 autres Trônes. Cela donne 179 nations. Les changements de règne séraphique à chaque millénaire se font par transformation progressive des différentes nations ; les nations placées sous la protection de plusieurs de ces anges principaux permettent ces rotations progressives. Il ne faut pas confondre ce découpage des nations de la Terre avec le découpage du Ciel, où il suffit d’une Principauté de chacun des 28 Chérubins, avec 4 d’un même Séraphin comme protecteurs principaux, pour former une nation. Chaque nation de la Terre a également comme protecteurs principaux 28 Principautés, dont 4 principaux. Nous rappelons qu’une Principauté est un ange du septième des neuf chœurs angéliques.

7France, Allemagne, Espagne, Italie et Angleterre.

8Les réalités créées, et donc le masculin, le féminin et l’enfantin, se trouvent contenues dans le Verbe, à l’image du Verbe. Ce que manifeste une famille, en terme de masculin, de féminin et d’enfantin, se trouve contenu dans le Verbe, et donc également dans les autres Personnes divines. Sur ce sujet, les Pères de l’Église ont toujours cherché à ne pas projeter les relations familiales de masculinité, de féminité et d’enfance dans les relations trinitaires. Cela montre bien que ces réalités manifestent quelque chose qui se retrouve dans chaque Personne divine.

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