Les mains sales

potier

Charles Péguy disait de certains qu’ils ont les mains pures parce qu’ils n’ont pas de mains. Jacques Maritain disait d’autres personnes qu’ils passent leur vie à se vérifier sans jamais entrer dans la vie. De fait, agir dans le monde où nous sommes plongés malgré nous demande des choix qui peuvent être crucifiants. Nous nous retrouvons parfois devant des cas de conscience qui nous déconcertent. Peut-on mentir pour sauver une vie ou une situation ? Peut-on continuer à travailler pour des entreprises qui polluent à outrance ? Nous pourrions nous réfugier dans un angélisme lointain, dans une tour d’ivoire où l’on condamne un monde sur lequel nous ne voulons pas user un tant soit peu de nos mains pour le transformer. Jésus a dit au sujet de ceux qui entrent dans cette attitude : « Ils lient des fardeaux pesants, et les mettent sur les épaules des hommes, mais ils ne veulent pas les remuer du doigt. » (Mt 23, 4).

Dans notre article Les trois unités, nous avons déjà présenter quelques principes qui peuvent nous aider. Il s’agit d’aller en de nombreux domaines dans un mouvement en trois temps. Nous commençons par une unité imparfaite qu’il nous faut accepter pour un temps. Il y a là dans nos situations des choses acceptables et des choses inacceptables. Mais préserver les choses acceptables apparaît plus important que le côté négatif de tolérer les inacceptables. Si ce n’était pas le cas, il faudrait passer à la deuxième étape. Celle-ci consiste à rejeter les choses inacceptables pour aller vers quelque chose de meilleur. Il s’agit d’une sorte de Pâques, d’un chemin où nous abandonnons la servitude d’Égypte, où nous abandonnons cette unité imparfaite, qui, si elle était maintenue, deviendrait une unité perverse où le mal serait plus grand que le bien. C’est un discernement à faire par chacun pour savoir le moment favorable pour entrer dans ce chemin. Puis, vient enfin ce troisième temps de l’unité parfaite, où nous nous retrouvons dans une situation bien meilleure que la première, libérée de ce mal qui nous rongeait de l’intérieur, mais que nous devions maintenir pour des raisons supérieures. C’est cette Terre Promise tant désirée où nous sommes libres de vivre le bien dans une plénitude que nous n’avions pas jusqu’alors.

Ces trois temps sont différents de ceux qu’avaient décrits Hegel. Car, pour lui, le deuxième temps est passage par le négatif pour se réconcilier dans le troisième temps. Alors que pour nous le deuxième temps est rejet du mal pour choisir le bien afin d’y être pleinement dans le troisième temps. Car pour lui, le premier temps est un moment où l’on ne distingue pas le mal du bien. Alors que pour nous, le premier temps contient de fait du bien et du mal, mais nous savons y discerner ce qui est bien et ce qui est mal.

Ce mouvement en trois temps se fait dans les divers domaines de nos vies, et se répètent tout au long de l’existence, jusqu’à la Pâque ultime qui nous mènera dans le Royaume des Cieux. Il peut être successif : une unité meilleure qui a été trouvée peut à nouveau subir une Pâques pour aller vers une unité plus parfaite. Je peux tolérer un moment un ennemi très dangereux dans une unité imparfaite, puis lui faire la guerre pour trouver ensuite une paix meilleure. Mais je peux aussi considérer que la guerre elle-même est quelque chose que je tolère dans une unité imparfaite et chercher un chemin vers un monde où la guerre n’existe plus. Et il se peut alors que des personnes ou des institutions promotrices de la paix fassent le choix de la non-violence pour montrer que la paix reste plus importante que la guerre, même si elles peuvent accepter que d’autres la fassent dans la condition présente.

Ainsi, par exemple, l’arsenal nucléaire a pu être tolérer au moment de la guerre froide, dans cette unité imparfaite où le monde était dans une logique perverse dont il était difficile de sortir sans amoindrir encore la paix. Puis, dans l’après-guerre froide, il a pu encore être toléré tant que cette logique n’était pas entièrement détruite et où un chemin se cherche vers une autre unité. On peut d’ailleurs se demander si cette paix et cette unité pourront être trouvée sans qu’une garantie venue de Dieu ne soit donnée. Peut-être que le seul moyen pour arriver à une paix et à une unité sans l’arme nucléaire serait une intervention divine qui montre que le Dieu du Ciel avec ses anges se porte garant de la stabilité du monde. Nous atteignons peut-être là une limite de ce que l’humanité est capable de faire par elle-même sans s’en référer à Dieu, et plus précisément au Dieu Incarné qu’est Jésus-Christ. Peut-être que le meilleur moyen de faire de la vrai géopolitique, c’est de prier le Seigneur et ses anges d’intervenir. Mais tant que cela n’est pas advenu, il est bon nous semble-t-il de chercher à sortir du nucléaire, ce qui est une manière de prier le Seigneur d’agir pour un autre monde. L’état actuel du monde ne nécessite plus de tolérer encore les armes nucléaires : on pouvait encore en douter jusque là, mais désormais, devant la manière dont le monde s’est constitué en un organisme unique aux multiples facettes, le moment favorable nous semble vraiment advenu de nous en débarrasser. Soit nous en sortirons calmement et les choses se pacifieront. Soit c’est le Dieu du Ciel qui interviendra au moment opportun pour établir cette paix que le monde cherche. Il n’y a pas d’autres alternatives ; toute autre posture ne peut que donner encore plus de force au mal dans le monde. Le monde a évolué vers une posture où les regards et les actions se portent vers l’ensemble de la planète : soit l’unité arrivera, ce qui ne peut se faire sans Dieu ; soit le monde implosera, et il n’y aura plus alors qu’à supplier le Seigneur de nous préserver du chaos.

Pour continuer sur nos trois unités, il faut remarquer que chacune des étapes est à associer à une manière particulière de vivre la morale. La première étape va plutôt être marquée, au sujet de ce qui pourrait compromettre l’unité imparfaite, par une recherche de l’obligation morale dans ce qui nous apparaît sérieusement comme nous obligeant moralement : il ne faudra pas agir de la sorte à arracher le bon grain avec l’ivraie. C’est ce que l’on appelle l’attitude probabiliste qui est plutôt celle des jésuites. La deuxième étape va chercher à s’attacher au vrai bien et à rejeter fermement ce mal dont nous ne voulons plus. Nous allons donc prendre comme obligation morale tout ce qui nous apparaît avoir de forte probabilité d’être le vrai bien. C’est ce que l’on appelle l’attitude probabilioriste, qui est davantage l’attitude des dominicains. Enfin, quand nous en sommes à la troisième étape, où nous pouvons jouir sereinement d’une vie qui s’épanouit plus harmonieusement dans le bien, nous retrouvons un certain équilibre qui va nous conduire vers l’attitude où il nous est possible de suivre des options diverses dans la mesure où elles nous apparaissent avoir la même probabilité d’être un chemin vers le vrai bien, même si l’une ou l’autre sont plus ou moins risquées. C’est l’attitude équiprobabiliste qui est celle d’Alphonse de Ligori, le saint patron des moralistes.

Ces trois attitudes entretiennent une attitude différente avec le mal que l’on tolère. Il y a le mal des autres, mais il y a aussi le mal comme effet de nos propres actes. Pour bien comprendre ce rapport au mal, il faut se référer à la notion de l’acte à double effets. C’est un sujet difficile. Peut-on vraiment faire le mal pour obtenir ou sauver un bien ? Certains auraient tendance à vouloir des mains propres, une vie où l’on ne se salie jamais en faisant le mal. Pour eux, mentir est toujours prohibé, tuer également, même si l’on a du mal à concilier cela avec la nécessité de faire la guerre. Ou alors ils cherchent parfois des subterfuges pour se dire que ce n’est pas vraiment un mal ; que dire quelque chose de faux à quelqu’un à qui ce n’est pas dû n’est pas vraiment un mensonge.

Mais, finalement, faire le mal, n’est-ce pas très banal ? Le médecin qui ouvre le ventre d’un patient pour enlever une tumeur, ne fait-il pas le mal ? Ou alors ce serait dire qu’ouvrir le ventre de quelqu’un n’est finalement pas quelque chose de mal. Le moine qui jeûne jusqu’à avoir très faim ne fait-il pas quelque chose de mal ? Ou alors affamer quelqu’un, serait-ce soi-même, n’est finalement pas quelque chose de mal.

Le mal se définit comme une absence de bien là où il aurait dû être. Dans les deux exemples ci-dessus : le bien du ventre, c’est d’être intègre et non ouvert ; le bien du corps, c’est d’être nourri et non affamé. Retirer un de ces biens entre dans la définition du mal.

On voit ici que poser un mal est parfois nécessaire, car il arrive dans ce même acte un bien plus grand : la délivrance de la tumeur ou le cœur qui se tourne vers Dieu. C’est un acte à double effet : un effet de bien et un effet de mal. Et l’on retrouve alors le vieux principe de la guerre juste qui dit que l’on ne peut poser cet acte que si le mal est inévitable, que l’on a épuisé les moyens qui nous auraient évités le côté négatif de notre acte, que le bien posé est plus grand que le mal qui l’accompagne, et que l’on a une chance suffisamment grande d’arriver à notre fin. Il s’agit alors de chercher le plus grand bien et le plus petit mal.

Le médecin qui opère obéit à ce principe, le chrétien qui jeûne obéit à ce principe, celui qui ment pour sauver sa vie ou celle d’un autre obéit à ce principe, celui qui maintient des industries qui polluent obéit à ce principe. Celui qui fait une guerre juste aussi. Préserver les dynamiques de vie et la juste croissance des individus nous obligent parfois à maintenir ou à susciter des choses qui contreviennent au bien. Notre société est imparfaite, car nous sommes marqués par le péché originel ; et il nous manquera notre intégrité jusqu’à ce qu’advienne la grande réconciliation du Royaume ; éviter tout mal est impossible, et chercher une telle attitude nous conduit dans des impasses et des catastrophes. Il faut seulement bien vérifier que l’on est dans une situation où le mal quel que soit nos choix est inévitable.

Il n’y a pas de faute moral quand l’on agit dans cette doctrine du plus grand bien et du plus petit mal. Il ne faut pas confondre le choix éthique du bien quitte à tolérer le mal, avec la notion morale de l’ardeur au bien et de la fuite de faire le mal pour le mal. Il y en aurait une faute morale si l’on avait le choix d’éviter le mal. Un bien sans dimension de mal oblige par rapport au choix d’un acte où le bien et le mal sont mélangés. Mais souvent, s’imaginer pouvoir poser un bien loin de tout mal causerait un plus grand mal par omission, car il y aurait eu un bien non posé.

À l’inverse, ne pas reconnaître le mal qui accompagne nos actes quand l’on y est ainsi contraint, en appelant le mal bien, nous fait perdre progressivement notre conscience du bien, nous fait perdre notre juste discernement. Par exemple, celui qui, en jeûnant, ne reconnaît pas que ne pas manger est mal, perd progressivement le sens de la beauté de la vie et celui du respect dû au corps. Le médecin qui oublie qu’ouvrir le ventre d’un patient est mal perd progressivement conscience de la dignité de la personne humaine et de la considération à lui accorder. Le militaire qui ne reconnaît pas que tuer est mal, même s’il faut le faire pour sauver des vies, s’enferme progressivement dans une attitude mortifère et sans scrupules. La vraie attitude consiste à reconnaître que l’on est obligé de poser ce mal tout en le reconnaissant comme mal et en regrettant fortement d’avoir à le poser ; et ainsi s’il devient possible d’éviter de tels maux dans un acte où il n’y a que le bien, alors il faut se porter pleinement vers le choix du bien. Si Dieu nous donne de manger et non de jeûner, tout en étant pleinement unis à Lui, alors mangeons !

De même, s’il nous devient possible de quitter cette entreprise qui pollue tout en ne faillant pas à notre vocation familiale, à notre mission sociale, à ce qui nous est demandé pour le meilleur de notre vie, alors quittons-la ! Et partons vers ce plus grand bien, où l’on peut espérer que le mal ne soit pas présent, ou en tous cas qu’il le soit moins.

Il est une remarque à faire, c’est qu’il y a une hiérarchie dans les biens. Une hiérarchie qui nous invite à bien regarder où se trouvent vraiment le plus grand bien et le plus petit mal, en sachant que cela ne peut vraiment se discerner que dans la situation et dans la conscience de celui qui pose l’acte. Les biens matériels (argent, voiture, maison, etc.) sont plus petits que les biens spirituels (sécurité, éducation, vie, etc.), qu’il ne faut pas confondre avec le bien moral. Et dans chaque ordre, le bien du groupe est plus grand que celui du particulier. Il y a là un travail de la conscience à faire pour entrer dans l’intelligence de ce qu’est le bien. Ce travail de la conscience doit tenir compte de nos responsabilités, des circonstances et de notre place dans le corps de la société. Il ne peut être fait a priori d’une manière universelle. Ce travail de la conscience doit aussi prendre en compte qu’il ne s’agit pas seulement de notre propre bien personnel, mais d’une recherche du bien commun, c’est-à-dire de ce qui permet à tous et à chacun d’accéder à sa perfection.

Il apparaît cependant que certains biens sont quasiment toujours non-négociables : avorter d’une vie humaine qui commence est dans la quasi-totalité des cas inenvisageable, ou alors il faudrait qu’une autre vie soit vraiment en jeu ; pour un chrétien, renier sa foi dans l’adversité semble presque toujours un moindre bien que celui de subir un martyr quel qu’il soit.

Par contre, comme on l’a dit, le bien moral, qui est l’amour du bien et la haine du mal, est non négociable. On ne peut pousser quelqu’un à faire le mal pour le mal ; on ne peut que l’encourager au bien, même si cela peut comporter un moindre mal. Dans la quête du bien moral, le bien de l’union à Dieu semble être le bien suprême à rechercher. On ne peut pousser quelqu’un à pécher, au sens de se séparer de Dieu, d’aller contre sa Volonté, au nom de quelque autre bien. On doit toujours obéir à Dieu et aller vers Lui. Il faut bien distinguer le moral qui consiste dans l’ardeur à aller vers le bien et à rejeter le mal, de l’éthique qui est cet acte pleinement humain de quête du plus grand bien et de minimisation du mal : ce n’est pas parce que l’on commet un mal lors d’une guerre en tuant un ennemi que l’on est quelqu’un d’immoral. Tuer quelqu’un est en soi immoral ; mais une réflexion éthique peut nous conduire à poser un tel acte pour sauver des vies ; et la vraie moralité d’une personne se joue justement dans sa manière de mener de telles réflexions éthiques en gardant un amour vivant pour tous les êtres et toutes les personnes, sans y mettre de conditions.

Pour reprendre notre réflexion sur les trois unités et les trois temps et trois attitudes morales, il faut dire que la première, celle d’une unité imparfaite, va souvent être confrontée à l’usage de l’acte à double effet. La deuxième, celle de la fuite de l’unité perverse, va chercher à se dégager du mal pour aller exclusivement vers le bien. Et la troisième va advenir quand l’on aura réussi à se dégager du mal et à bâtir une nouvelle unité dans le bien. Il n’y aura alors plus, ou beaucoup moins, d’actes avec un double effet, bien et mal. Ce chemin des trois unités doit être un chemin de vie. C’est celui d’êtres vivants qui cherche la vie en abondance, la vie dans le vrai bien. Ils partent de la réalité telle qu’ils la trouvent, pour la mener vers un plus grand accomplissement.

Ce mouvement des trois unités n’est pas à confondre avec ce que l’on appelle la loi de gradualité. Cette dernière consiste à accepter que certaines personnes n’aient pas un comportement totalement éthique du fait d’une conscience pas encore formée, ou d’une vertu encore déficiente, c’est-à-dire d’un manque de liberté ou de dynamisme à réaliser le bien. À l’inverse, le mouvement des trois unités peut être l’œuvre d’une conscience déjà accomplie dans le choix du bien, et avec une vie vertueuse déjà très développée. On peut accepter une unité imparfaite d’une manière tout à fait éthique pour préparer un chemin vers une unité plus parfaite. C’est d’ailleurs à cette seule condition que cela est éthique : si l’on œuvre en vue de préparer un chemin plus parfait. Il faut cependant noter que le premier temps de l’unité imparfaite est souvent l’occasion de grandir en vertu et en liberté, et le temps de la maturation de la conscience, pour être en mesure ensuite d’entrer dans le deuxième temps de la quête d’une unité plus parfaite.

Notons pour finir que le message chrétien montre que cette unité parfaite ne peut finalement advenir que dans le choix de la non-violence et de la douceur qui conduit à la Croix. C’est à la Croix que la vie jaillit. Sur le chemin qui mène à la Croix, Jésus a pu se servir de fouets pour chasser les marchands du Temple. Mais il ne l’a fait qu’une fois, et il ne l’a pas fait dans l’accomplissement du chemin. C’est donc au final le chemin de la Croix qu’il nous faut prendre au moment opportun : renonçant à nous défendre, renonçant à préserver nos vies, renonçant à tous mensonges et à tous faux semblants, ne choisissant que le bien et allant à la mort en chantant. Et Dieu saura agréer notre offrande et envoyer son Esprit Saint pour que là où la haine s’est brisée sur l’amour la vie puisse jaillir en abondance.

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